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Le terrazzo revient - mais pas comme vous l'imaginez

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Il y a cinq ans, quand le terrazzo a commencé à réapparaître sur les moodboards des architectes d’intérieur, on a levé un sourcil. Le terrazzo, sérieusement ? Ce granité un peu triste des entrées d’immeuble haussmannien, des couloirs de lycée, des halls de banque ? On voyait mal comment cette surface mouchetée allait séduire une génération élevée au béton ciré et au chêne blanchi.

Et pourtant. Le terrazzo version 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celui de nos souvenirs. Il a changé d’échelle, de palette, de support - et surtout d’ambition.

Un matériau vieux de cinq siècles, rajeuni en trois ans

Le terrazzo est né à Venise, au XVIe siècle. Les ouvriers récupéraient les chutes de marbre des chantiers de palais et les noyaient dans un liant à base de chaux pour paver les sols des maisons modestes. Beau recyclage avant l’heure. Le procédé s’est ensuite répandu dans toute l’Italie, puis en Europe, avant de devenir le revêtement utilitaire qu’on connaît - celui des gares, des hôpitaux et des immeubles de rapport.

Ce qui a relancé la machine, c’est un double mouvement. D’abord, la vague Memphis des années 80 qui revient hanter le design contemporain (on en parlait dans notre article sur le retour des eighties) a remis le motif fragmenté au goût du jour. Ensuite, les fabricants ont compris qu’en jouant sur la taille des agrégats, la couleur du liant et la finition de surface, ils pouvaient transformer un matériau brut en quelque chose de franchement sophistiqué.

Les grands formats changent tout

La vraie rupture, c’est la dimension. Oubliez le carreau 20x20 posé au sol avec des joints gris. Les dalles de terrazzo se fabriquent aujourd’hui en 120x120, voire en 160x320 pour les plus audacieux. Résultat : des surfaces quasi continues, sans joints visibles, qui donnent au sol une présence minérale imposante. Ça n’a plus rien d’un patchwork.

Chez Mineral Art Concept, atelier parisien spécialisé dans le terrazzo coulé sur mesure, on fabrique des plans de travail, des vasques, des tables basses - tout en terrazzo, tout à la main. Comptez entre 250 et 400 euros le mètre carré pour un sol coulé in situ, contre 60 à 120 euros pour du carrelage effet terrazzo (qui reste une option très correcte, soyons honnêtes).

La palette a explosé

C’est peut-être là que le changement est le plus frappant. Le terrazzo de nos grands-parents, c’était des éclats gris et blancs sur fond crème. Point. Celui d’aujourd’hui ose tout : fond terracotta avec éclats de laiton, base noire avec fragments de marbre rose, liant vert sauge parsemé de quartz fumé. Certains fabricants intègrent même du verre recyclé ou de la nacre.

On a repéré chez Dzek - éditeur londonien qui collabore avec Max Lamb - une collection de dalles où les fragments sont si gros qu’on dirait des galets pris dans la glace. Loin du moucheté, on est dans la géologie domestiquée. Et pour ceux qui se demandent quelles teintes associer à ces nouvelles palettes, la réponse est souvent la même : restez sobres autour. Le terrazzo contemporain se suffit à lui-même.

Pas que du sol

Le glissement le plus intéressant, c’est l’invasion du mobilier. Tables d’appoint, lampes, plateaux, pieds de canapé - le terrazzo quitte le sol pour grimper sur les meubles. La marque italienne Normann Copenhagen propose des accessoires (bougeoirs, vide-poches) en terrazzo moulé qui se vendent entre 30 et 80 euros. Plus accessible, la collection Habitat x Bethan Gray joue la carte du terrazzo en résine sur des guéridons aux formes arrondies.

Mais attention au trop-plein. On commence à voir des cuisines où le sol, le plan de travail, la crédence et les poignées de tiroir sont en terrazzo. C’est comme le marbre il y a dix ans : magnifique en touche, indigeste en total look.

Le faux terrazzo, bonne ou mauvaise idée ?

Soyons francs : tout le monde n’a pas le budget d’un sol coulé à la main. Le grès cérame imitation terrazzo s’est considérablement amélioré. Les carreaux Marazzi ou Mirage reproduisent les éclats avec un réalisme bluffant, y compris au toucher. À 40-70 euros le mètre carré posé, c’est une alternative raisonnable.

Le vinyle terrazzo, en revanche, on passe. Ça brille trop, ça sonne creux sous le pied, et au bout de deux ans les éclats imprimés commencent à s’effacer dans les zones de passage. Si le budget ne suit pas pour du vrai terrazzo ou du bon grès cérame, mieux vaut choisir un tout autre matériau que de tricher avec du vinyle.

Alors, effet de mode ou matériau durable ?

Le terrazzo a traversé cinq siècles. Il a survécu au modernisme, au postmodernisme, au minimalisme et au maximalisme. Difficile de le ranger dans la case “tendance passagère”. Ce qui pourrait se fatiguer, en revanche, c’est la version confettis multicolores sur fond blanc - celle qu’on voit partout sur Instagram et dans les coffee shops de Lisbonne à Séoul. Trop identifiable, trop datée dans cinq ans.

Le terrazzo qui va durer, c’est celui qui joue la discrétion : tons naturels, fragments de taille irrégulière, finition mate. Celui qui ressemble davantage à une pierre qu’à un motif. Celui qu’on remarque après trois visites, pas au premier coup d’œil.

Reste que c’est un matériau exigeant. Lourd, coûteux à poser, difficile à déposer si on change d’avis. On ne se lance pas dans un sol en terrazzo coulé comme on repeint un mur un dimanche après-midi. Mais pour ceux qui cherchent un revêtement qui vieillit bien, qui raconte quelque chose et qui ne ressemble pas à celui du voisin - il y a peu de concurrents aussi solides.

Léa

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