Le Salone, c’est toujours pareil. Sur le moment, on est submergé. Six jours, 1 900 exposants, 316 000 personnes qui se marchent dessus dans les allées de Rho, et le soir des installations qui font des files de deux heures pour une pièce qu’on traversera en quatre minutes. On rentre lessivé, la carte mémoire pleine, persuadé d’avoir tout vu. Et puis le temps fait son travail.
On est début juin. Le Salone 2026 a fermé ses portes le 26 avril. Six semaines de recul, c’est exactement ce qu’il faut pour trier. Ce qui était du bruit s’efface. Ce qui tient revient tout seul, presque malgré nous, dans les conversations, sur les moodboards, dans les premières collections qui sortent déjà en magasin. Voilà ce qui reste.
La pieuvre, les tapisseries, et tout ce qu’on a déjà oublié
Commençons par ce qu’on ne retient pas. Ou plutôt, ce qu’on retient pour de mauvaises raisons.
Moncler a emballé le 10 Corso Como dans une pieuvre gonflable géante signée Andy Hillman, les tentacules sortant des fenêtres, vingt-quatre mannequins habillés de la collection été en dessous. C’était spectaculaire. C’était partout sur Instagram. Et franchement, un mois après, qu’est-ce qu’il en reste ? Une bonne photo. Demna, pour son premier Salone à la direction artistique de Gucci, a accroché douze tapisseries sur mesure dans le cloître de San Simpliciano - Gucci Memoria, 105 ans de maison racontés au fil de la laine. Là, c’était plus fin, et le choix du cloître disait quelque chose. Mais on est de plus en plus nombreux à se demander ce que ces opérations de griffes de mode viennent faire dans une foire du meuble. À part capter de l’attention.
Le Salone a toujours eu ses coups de théâtre. La différence, c’est qu’avant ils servaient le design. Maintenant on a parfois l’impression que c’est l’inverse.
La laque a gagné
Voilà ce qui restera, en revanche. La laque est partout, et plus seulement là où on l’attend.
On la connaissait sur les consoles, les paravents, les pièces de collection. Cette année elle a contaminé le rembourré. Des canapés laqués, des fauteuils dont la structure brille comme un piano à queue, des assises qui jouent la rigidité là où on attendait du moelleux. C’est une drôle d’idée sur le papier - du dur pour s’asseoir - et pourtant ça fonctionne, parce que ça donne de la tenue à des formes qui partaient un peu trop dans le sculptural mou ces dernières saisons.
Le sculptural, justement, n’a pas dit son dernier mot. La table monumentale, en pierre, en travertin, en bois massif taillé dans la masse, reste la pièce-manifeste de tous les stands qui veulent se faire remarquer. On en a vu de très belles. On en a vu beaucoup. À un moment, le sculptural devient un tic, et c’est précisément ce que six semaines de recul permettent de voir : la pièce qui nous obsède encore aujourd’hui n’est pas la plus grosse table du salon, c’est souvent un objet bien plus discret repéré dans un coin.
Les bruns ont mangé le beige
Côté couleurs, le virage est net et il était attendu. On sort enfin du beige consensuel qui plombait la déco depuis trois ans. À la place : de l’ocre, de la terre cuite, de l’abricot, du moka, des bruns chocolat profonds. Des teintes qui ont de la chair, qui réchauffent une pièce au lieu de la rendre simplement sage.
L’orange a été la couleur signature de l’édition, dans toutes ses déclinaisons, du rouille au cuivre. Et le tout se marie avec des finitions métalliques chaudes - bronze, laiton, doré brossé - posées sur du bois et de la pierre. C’est cohérent avec ce qu’on sentait monter depuis l’automne, et on en parlait déjà dans notre tour d’horizon des palettes qui fonctionnent pour un salon en 2026. Le Salone n’a pas inventé la tendance. Il l’a confirmée, ce qui est exactement son rôle.
Une foire qui se cherche
Cette année, pas d’Euroluce. Le grand rendez-vous du luminaire est biennal, il revient en 2027, et son absence se sentait - moins de lumière spectaculaire, moins de ces installations lumineuses qui font habituellement les plus belles images. À la place, la cuisine et la salle de bains tenaient le haut de l’affiche, avec EuroCucina et le salon international de la salle de bains. Moins glamour sur le papier. Plus utile, peut-être, parce que c’est là que se jouent les vraies questions du moment : modularité, rangements dissimulés, meubles qui changent de fonction selon l’heure de la journée.
Le Salone a aussi tenté des choses. La campagne 2026, “A Matter of Salone”, déplaçait le regard de l’humain vers la matière, avec quatre matériaux érigés en principes : la pierre pour l’origine, le pétale pour l’innovation, le bois pour la fonction, l’éponge pour la réinvention. Joli sur le papier, un peu fumeux dans les allées. Plus convaincant : le lancement de Salone Raritas, une nouvelle section confiée à Annalisa Rosso, réunissant une vingtaine de galeries autour de l’édition limitée et de la pièce d’exception. Un pont assumé entre le design et l’art, le marché et la collection. C’est exactement le terrain que des plateformes off comme Alcova labourent depuis des années, et voir le Salone officiel s’y aventurer en dit long sur l’air du temps.
Toucher, sentir, écouter
S’il fallait ne retenir qu’une chose, ce serait celle-là, et elle ne se photographie pas. Les expériences les plus marquantes de cette édition ne se regardaient pas, elles se vivaient. On était invité à sentir, à toucher, à écouter, parfois à goûter. Aurea, l’hôtel imaginaire mis en scène par Maison Numéro 20 dans les pavillons du Luxury Way, transformait le mobilier en récit, en scénographie, en fiction habitable.
Après des années de design pensé pour l’écran, pour le carré Instagram, ce retour au corps fait du bien. C’est peut-être le vrai signal de ce Salone 2026 : le sensoriel comme réponse au tout-numérique. On l’avait vu poindre timidement dès l’édition 2023, il s’installe aujourd’hui pour de bon.
Reste une question, celle qu’on se pose chaque année en rangeant ses notes. Est-ce qu’on a vu l’avenir du design, ou juste son emballage de la saison ? Un mois après, la réponse est plus claire que sur place. Le bruit est retombé. Ce qui surnage - la laque, les bruns, le sensoriel - tiendra bien au-delà du mois de juin.



