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Le rotin revient en force - et cette fois il est sérieux

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On a longtemps regardé le rotin avec un mélange de tendresse et d’agacement. Tendresse parce qu’il évoque les maisons de famille, les vérandas surchauffées, les fauteuils papasan des années 70. Agacement parce qu’à chaque revival, il revenait dans la même version : sirop bohème, suspensions tressées XXL, fauteuils émeraude pour shootings Instagram. On en avait fait le tour.

Sauf que ce qui se passe en ce moment n’a plus rien à voir avec ce folklore. Le rotin de 2026 a gagné en sérieux. Il sort des accessoires de plage chic pour entrer dans les pièces maîtresses, dessiné par des architectes italiens, gainé sur des structures d’acier, courbé en formes qu’on n’imaginait pas faisables avec une liane.

Une matière qu’on connaît mal

Le rotin n’est pas un bambou - confusion qui agace les puristes. C’est une liane tropicale du genre Calamus, qui pousse dans les forêts d’Asie du Sud-Est en s’accrochant aux arbres comme un parasite mou. On la coupe en sections de plusieurs mètres, on la chauffe à la vapeur, et elle devient docile. C’est cette plasticité qui fait toute sa valeur. Aucun bois massif ne se cintre comme ça.

Sa face cachée, c’est aussi une ressource renouvelable et largement sous-exploitée par rapport au teck ou au chêne, ce qui en fait un matériau bien placé dans les conversations sur le mobilier durable. Pas anodin à un moment où les acheteurs interrogent leur empreinte avec une vigilance qu’ils n’avaient pas il y a dix ans.

Le tournant Dezeen

Le moment de bascule, je le situerais à l’automne dernier, quand Dezeen a publié un long papier intitulé “There’s still a lot we don’t know about rattan”, où plusieurs designers internationaux expliquaient pourquoi ils s’y remettaient. L’argument tenait en une phrase : on a sous-utilisé la matière. On l’a réduite au tressage de surface alors qu’elle peut tenir des structures entières.

Parmi les noms cités, celui de Pietro Franceschini revenait souvent. L’architecte italien a sorti avec le fabricant indonésien CVP une série appelée Rotella - chaises, banquettes, tables - où des tiges de rotin pleines sont cintrées en spirales continues, à la manière de roues de réglisse. Aucun cannage, aucun tressage : juste la tige nue, courbée à la limite de la rupture. C’est sculptural, presque graphique. Ça redéfinit ce qu’on attendait du matériau.

Le cannage redevient une discipline

Côté français, on a la chance de garder vivante une tradition de cannage que peu de pays ont su préserver. La Maison Louis Drucker, à Paris, fabrique des chaises de bistrot en rotin depuis 1885 - les fameuses Brasseries du faubourg, qu’on retrouve aux terrasses du Café de Flore comme dans les hôtels d’Aman. Comptez entre 380 et 650 euros pour une chaise au cannage main, six fils croisés, fini à la cire. Cher pour une chaise de café, mais c’est une pièce qui se transmet et se recanne plutôt que de se jeter.

Chez Kok Maison, autre maison historique installée près de Paris, la collection Saïgon mélange rotin courbé et panneaux de cannage ajouré sur des armoires, des fauteuils, des canapés. La ligne reste épurée, presque architecturale - rien à voir avec la production tropicale qui sature les enseignes outdoor. C’est le genre de pièces qu’on garde quinze ans sans s’en lasser.

Le rotin entre dans le luxe discret

Ce qui change vraiment, c’est la place qu’il occupe dans les intérieurs haut de gamme. Là où on l’aurait limité à un fauteuil d’appoint dans une chambre d’amis, on le voit aujourd’hui en pièce centrale d’un salon, en tête de lit pleine largeur, en cloison ajourée entre une cuisine et une salle à manger. Les architectes l’utilisent pour ses qualités acoustiques aussi - une paroi en cannage absorbe le son d’une façon que le bois plein ne peut pas concurrencer.

On le marie volontiers à des matières qu’on n’imaginait pas compatibles : un piètement laiton brossé sous un plateau cannage, une sangle de cuir pleine fleur sur un dossier en rotin sombre, du lin lavé sur des assises de fauteuil. C’est cette tension entre la liane brute et les matières nobles qui produit aujourd’hui les plus belles pièces. On en parlait dans notre article sur le textile en décoration - le rotin gagne à être contredit, pas accompagné par d’autres matières naturelles.

Comment l’acheter sans se tromper

Premier réflexe : regarder la teinte. Un rotin trop blond et trop régulier, c’est presque toujours un produit teinté à la chaîne, importé en grosse série. Le vrai rotin de qualité présente des variations subtiles, des nœuds visibles aux jonctions, une patine légèrement irrégulière. Ce n’est pas un défaut, c’est la signature.

Deuxième réflexe : la finition. Une pièce vernie est plus facile à entretenir mais perd cet aspect mat et vivant qui fait tout l’intérêt du matériau. Une pièce simplement cirée demande un coup de chiffon doux deux fois par an, mais elle prend une patine soyeuse au fil du temps. C’est ce vieillissement qui fait la valeur d’achat.

Troisième réflexe, le plus important : achetez sur catalogue d’éditeur ou chez un fabricant identifié. Le rotin est l’une des matières les plus saturées par les copies low-cost - Vinted regorge de fauteuils dits “vintage rotin” qui sont en fait des coques plastique tressées. Pour le neuf, regardez du côté de Maison Sarah Lavoine, de Sarah Espeute, des éditions Vincent Sheppard, ou des belles découvertes qu’on fait régulièrement à Maison & Objet (on en parlait après l’édition de janvier dernier).

Le rotin n’est plus un effet de mode. Il est devenu une matière sérieuse, manipulée par des designers sérieux, achetée par des collectionneurs sérieux. Reste à voir si l’industrie tropicale saura suivre, ou si la production se concentrera dans une dizaine d’ateliers européens qui en feront, à terme, un matériau presque rare. Les deux scénarios sont possibles. L’un comme l’autre signera la fin d’une certaine légèreté - celle où on achetait du rotin parce que ça faisait estival. Dommage, à moitié seulement.

Léa

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