Premier constat en passant les portillons de Villepinte jeudi matin : il y avait de la place. Beaucoup. 1 735 exposants, contre plus de 2 000 en janvier, et ça se sent dans les allées. On circule. On respire. Certains y verront un salon qui s’essouffle, moi j’y ai vu surtout un salon qu’on peut enfin visiter sans y laisser ses genoux.
L’édition de septembre a changé de nom, elle s’appelle désormais Maison & Objet Pulse. Thème : Pulse in Motion, confié au bureau de style NellyRodi et au duo valencien Masquespacio (Ana Milena Hernandez et Christophe Penasse), dont le ruban en spirale corail s’affiche partout, de la campagne d’affichage aux signalétiques des halls. Leur installation Feel the Shift fait exactement ce qu’on attend de Masquespacio : de la couleur jusqu’au plafond, des volumes graphiques, un effet photo garanti. On a pris la photo. On est passées.
Parce qu’un salon, au fond, ce n’est pas un thème. Ce sont les objets qu’on se surprend à raconter le soir au dîner. Cinq, cette fois.
La lampe qui fond (un peu)
Commençons par le plus modeste, rangé dans le Design District au milieu de Future on Stage, la vitrine réservée aux jeunes marques. Baguette Studio fabrique des luminaires en cire. Oui, en cire, avec un procédé qu’ils présentent comme peu gourmand en énergie et en solvants. Le résultat ressemble à une bougie qui aurait décidé de devenir abat-jour : une matière laiteuse, légèrement irrégulière, qui diffuse une lumière d’une douceur presque gênante.
Est-ce que ça tiendra dans un salon exposé plein sud en juillet ? Je n’ai pas eu de réponse claire sur le stand. Mais l’objet a quelque chose que les suspensions en verre soufflé ont perdu à force d’être copiées partout : une vraie surprise au toucher.
Scala, ou le gainage qui ne crie pas
Deuxième arrêt, registre opposé. Giobagnara, maison italienne spécialisée dans le gainage de cuir, présentait les tables basses Scala dessinées avec Stéphane Parmentier. Le nom dit l’escalier, les volumes jouent le jeu (on ne vous fait pas l’affront d’expliquer), et les coutures sont d’une netteté de sellier.
C’est le genre de pièce qu’on range un peu vite dans la case luxe hôtelier. À tort. Il y a dans ces tables un travail de proportion très juste, un équilibre entre masse et retrait qui rappelle ce qu’on écrivait en janvier sur le néo-baroque tempéré de Maison & Objet. Même idée : la richesse du matériau, mais la ligne tenue court. Le prix, en revanche, ne figurait nulle part sur le stand. Mauvais signe pour le portefeuille.
Une nappe qu’on n’ose pas salir
Dans l’espace Cook & Share, Sarah Espeute (Oeuvres Sensibles) signait Table de Réception, une installation construite autour d’une nappe brodée démesurée. Des mètres de lin, des motifs cousus main qui courent d’un bout à l’autre, des verres et des assiettes posés dessus comme on dresserait un repas de noces à la campagne.
Franchement, c’était le moment le plus émouvant du salon. Le mot est fort, on l’assume. Au milieu des stands d’arts de la table qui vendent tous plus ou moins la même assiette en grès mat, ce travail rappelait qu’une table dressée est d’abord un geste textile. On pensait en marchant à ce qu’on racontait sur le tissage contemporain, entre artisanat et création plastique : la frontière entre objet d’usage et œuvre ne tient plus à grand-chose, et c’est tant mieux.
Reste une question très terre à terre. Qui lave ça ?
Nobodinoz sort de la chambre d’enfant
Là, on s’attendait à passer vite. Nobodinoz, c’est la marque barcelonaise des tipis, des coussins de sol et des tapis de jeu en coton, qu’on croise dans toutes les chambres d’enfants un peu soignées depuis dix ans. Sauf que cette année, ils présentaient leur premier vrai meuble : Noon, une bibliothèque.
Et elle est bien. Pas « bien pour une marque de puériculture ». Bien tout court. Des montants arrondis, des étagères qui acceptent aussi bien les albums jeunesse que les monographies d’architecte, une hauteur pensée pour qu’un enfant attrape ses livres sans escalader. Le genre de meuble qui passera de la chambre au salon le jour où la chambre deviendra bureau.
On aime moins la palette, un peu trop sage, un peu trop Pinterest. Mais le glissement est intéressant : les marques enfant grandissent avec leurs clients, et elles arrivent sur le terrain du mobilier avec une obsession de la sécurité et de la durabilité que certains éditeurs adultes feraient bien de copier.
LightMass, la suspension qui déborde
Dernier objet, et retour au Design District. LightMass, c’est le projet de Raw-Edges, le studio londonien de Shay Alkalay et Yael Mer, présenté lui aussi dans Future on Stage. Une suspension faite d’un faisceau de sources LED, rassemblées comme une botte d’épis, qui tombe du plafond en masse lumineuse compacte.
Sur le papier, ça ressemble à un exercice technique. En vrai, c’est très beau, plus organique qu’on ne l’imaginait, avec cette façon de concentrer la lumière au lieu de la disperser. Raw-Edges fait partie de ces studios qu’on retrouve à Milan autant qu’à Paris, et on les avait déjà en tête en avril en listant les noms à suivre à Alcova : même goût pour l’expérimentation, même refus du luminaire décoratif poli. Juste à côté, les lampes en carton et papier de Risette, plus pop, plus colorées, faisaient un joli contrepoint. Moins abouties. Plus drôles.
Et l’Afrique du Sud, dans tout ça
Pas d’objet unique à isoler de ce côté, mais impossible de ne pas en parler. Les Rising Talent Awards mettaient cette année en lumière sept studios sud-africains, parmi lesquels Meetlo Studio (Oageng Manana et Tshegofatso Ramothibe), DEFT Studios ou Karlien van Rooyen. Une scène qui mélange céramique, fibres, bois et références vernaculaires sans jamais tomber dans l’ethnique décoratif pour catalogue. On a noté des noms. On y reviendra, probablement plus longuement.
Ce qu’on retient de cette rentrée, finalement, c’est un salon plus petit qui tire sa force de ses marges. Le Design District, Future on Stage, les installations d’artisans : c’est là que ça se passait. Les grandes allées d’éditeurs, elles, ronronnaient un peu. Pas grave. On y retourne en janvier, carnet neuf.



