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Le japandi a-t-il encore quelque chose à dire en 2026 ?

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Le japandi est mort. Enfin, presque. Il bouge encore dans les vitrines des enseignes de déco, sur les fiches produits qui accolent le mot à n’importe quelle table basse en chêne clair, et dans à peu près un appartement neuf sur deux que l’on visite à Paris ces temps-ci. Un style qui est partout n’a plus grand-chose à dire. Il meuble.

Et pourtant, je ne suis pas sûre que l’affaire soit aussi simple.

Comment on en est arrivés là

Petit retour en arrière. Le mot apparaît vers 2016-2017, porté par Pinterest et par une génération de magazines lents, Kinfolk en tête, qui photographient des intérieurs baignés de lumière laiteuse où trône un bol en grès et pas grand-chose d’autre. Le mélange n’a rien d’une invention : les Danois regardaient déjà vers l’Asie dans les années cinquante (la Wishbone de Wegner doit beaucoup aux fauteuils chinois de l’époque Ming) et Charlotte Perriand avait passé de longs mois au Japon dès 1940. Mais personne n’avait encore eu l’idée d’en faire un hashtag.

Le moment fondateur, pour ceux qui aiment les dates, c’est 2019. Keiji Ashizawa, architecte tokyoïte, est chargé de rénover Kinuta Terrace, un ensemble d’habitations des années quatre-vingt dans le sud-ouest de Tokyo. Il appelle Norm Architects, à Copenhague, pour dessiner l’intérieur de deux appartements témoins. Le fabricant Karimoku, qui travaille le bois dans la préfecture d’Aichi depuis 1940, produit le mobilier. Il en sort une collection, Kinuta, présentée à la Kinfolk Gallery de Copenhague au printemps de la même année, et un label, Karimoku Case Study. Chêne, frêne, papier, laine bouillie. Des chaises basses d’une sobriété presque insolente.

C’était beau. C’est toujours beau, d’ailleurs. Le problème est arrivé ensuite.

Le beige, ce grand égalisateur

Entre 2020 et 2023, confinements aidant, le japandi est devenu la réponse universelle à une question que personne n’avait vraiment posée. Un salon qui rassure. Une chambre qui ne dérange pas. Un parquet clair, un canapé bas en bouclé crème, une suspension en papier façon Akari (rarement une vraie Akari de Noguchi, comptez quand même 300 euros pour les petits modèles), un bonsaï en plastique et trois vases froissés achetés en lot. Rincez, répétez.

Ce qui m’agace, ce n’est pas le calme. C’est l’absence totale de risque. Le japandi des catalogues a pris au Japon ce qui se vend (le bois, la céramique, la palette poudrée) et laissé de côté tout ce qui dérange : les sols de tatami qu’on ne foule pas en chaussures, l’ombre assumée, l’austérité vraie. On le racontait au printemps dans notre match entre design scandinave et design japonais : le japandi n’est pas une rencontre, c’est un compromis. Et un compromis qui s’industrialise finit toujours par ressembler à une salle d’attente haut de gamme.

Il y a aussi la question du sens. Un style né, en théorie, d’une méfiance envers l’accumulation s’est mis à vendre des kits complets. Plaids, paniers, vases, tables gigognes. Le minimalisme en pack de six. Difficile de faire plus contradictoire.

Ce qui a changé cette année

Bon. En 2026, les choses se décantent, et plutôt dans le bon sens.

La palette d’abord. Le beige avoine glisse vers des tons plus sombres et plus chauds : brun tabac, argile, terre cuite, parfois un vert forêt ou un bleu d’encre qui aurait fait hurler un styliste en 2021. On l’avait senti venir quand on parlait des couleurs de salon pour 2026, et c’est confirmé : la pièce japandi de cet automne a des ombres. Enfin.

Les matières ensuite. Le chêne blanchi et parfaitement lisse cède la place au bois qui a vécu : frêne brut, noyer, bois brûlé. Ce dernier, au passage, n’a rien d’un gadget, c’est le yakisugi, une technique japonaise de protection du cèdre par le feu, que des ateliers français pratiquent avec un talent fou (relisez notre portrait d’ébéniste dans le Jura si vous avez un doute). Les murs se couvrent d’enduits à la chaux un peu irréguliers, de béton qu’on laisse voir. Les tissus s’alourdissent : laine bouillie, lin épais, peau lainée. C’est moins photogénique sur Instagram. C’est nettement plus agréable à vivre.

Et puis le wabi-sabi, qui était jusqu’ici le petit frère conceptuel qu’on citait pour faire savant, prend enfin le dessus. Le bol fêlé, la patine, l’objet qui garde la trace de la main. Pas l’imperfection fabriquée en série (le vase « irrégulier » moulé à dix mille exemplaires, on vous voit), mais la vraie.

Ce qu’il faut garder

Si l’on retire tout ce que le marketing a collé dessus, il reste une idée qui n’a pas pris une ride : une pièce gagne à respirer. Peu de meubles, bien choisis, bien faits, dans des matériaux qui vieillissent avec dignité. Un vide qui n’est pas un manque mais une respiration. C’est exactement ce que défend le slow design, et ce n’est pas un hasard si les deux mouvements se croisent aussi souvent : le japandi bien compris, c’est d’abord une manière d’acheter moins.

Reste à savoir à quoi ça ressemble concrètement. Une table en noyer massif de chez un artisan plutôt que trois consoles en placage. Un seul luminaire en papier washi, mais un vrai. Des murs qui ne sont pas tous blancs. Un objet ancien, une poterie chinée, une chaise qui a déjà connu deux propriétaires. Et accepter qu’une pièce ne soit pas terminée le jour où l’on emménage.

Franchement, on passe sur le reste. Les tables basses en forme de galet, les paravents en rotin « inspiration zen », les tapis berbères qu’on a recolorés en grège pour qu’ils entrent dans la case. Tout ça vieillira très mal, et vite.

Alors, il dit encore quelque chose ?

Le mot, non. Le mot est usé jusqu’à la corde, et je ne serais pas mécontente qu’il disparaisse des fiches produits. Mais ce qu’il désignait au départ, cette envie de lumière, de matière honnête et d’objets moins nombreux, n’a jamais été aussi pertinent. Il fallait juste qu’il perde un peu de sa sagesse de catalogue pour redevenir intéressant.

Le japandi de 2026, s’il existe, est plus sombre, plus rugueux, plus personnel. Il ressemble moins à une photo de Kinfolk et davantage à une maison où l’on vit. Est-ce qu’on l’appellera encore comme ça dans trois ans ? Probablement pas. Tant mieux, d’ailleurs.

Léa

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