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Design scandinave vs design japonais : le match des épures

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On a tellement parlé de japandi qu’on a fini par oublier ce que les deux mots qui le composent voulaient dire séparément. À force de marier le Japon et la Scandinavie dans des moodboards Pinterest pleins de bois clair et de céramique terreuse, on a écrasé deux philosophies pourtant très distinctes sous le même vernis sage et beige. Or ces deux écoles, si on les regarde de près, ne disent pas du tout la même chose. Et le moment est peut-être venu de les redistinguer.

Commençons par ce qui les rapproche, puisque c’est devenu un réflexe. Les deux cultivent l’épure, les matériaux naturels, les lignes franches, le rejet de l’ornement gratuit. Les deux refusent l’accumulation et le tape-à-l’œil. Les deux ont produit, à des décennies d’écart, des pièces de mobilier qui se vendent toujours sans avoir vieilli d’un cheveu. Jusque-là, on est d’accord. Mais c’est précisément à ce point d’accord que les chemins divergent.

L’épure scandinave, c’est une réponse à un climat

Le design né en Scandinavie dans les années 50 n’a rien d’une posture spirituelle. Il sort d’un contexte très matériel : des hivers interminables, peu de lumière, des intérieurs où l’on passe la moitié de l’année. Hans Wegner, Arne Jacobsen, Alvar Aalto - tous ont travaillé pour rendre la vie domestique supportable dans des pays où le soleil disparaît à quinze heures en décembre. D’où le bois clair partout (qui renvoie la lumière), les textiles épais, les courbes qui invitent à s’asseoir, les lampes à chaque coin de pièce. Le hygge n’est pas un concept marketing inventé en 2016, c’est une nécessité climatique transformée en culture du confort.

Ce qu’on appelle minimalisme scandinave est donc, en réalité, un maximalisme du bien-être. On enlève le superflu, oui, mais on garde tout ce qui réchauffe : les plaids, les bougies, les coussins en peau de mouton, la moquette épaisse, le canapé profond. Une maison danoise vide, ça n’existe pas. Elle est juste organisée pour que chaque objet ait une fonction d’enveloppement. Cette épure-là n’est pas une absence, c’est une accumulation choisie.

L’épure japonaise, c’est une réponse à une métaphysique

Changement d’hémisphère, changement d’histoire. L’épure japonaise, elle, plonge ses racines dans le zen, dans le rituel du thé, dans une sensibilité shinto qu’on ne réduit pas à de la déco. Le confort n’est pas son sujet. Le vide, oui. Le ma, cet intervalle entre les choses, est aussi important que les choses elles-mêmes. Une pièce japonaise traditionnelle, c’est d’abord du sol vide, des cloisons mobiles, une seule fleur dans un tokonoma, et l’idée que rien ne doit retenir le regard plus de quelques secondes.

Kenya Hara, qui dirige l’art de Muji depuis 2001, parle d’« emptiness » - un mot qu’on traduit mal par « vide ». Pour lui, c’est un état actif, presque hospitalier. Pas du rien : une disponibilité. Quant au wabi-sabi, qu’on a tous fini par résumer à « j’aime bien quand c’est un peu cabossé », il tient debout sur trois idées beaucoup plus exigeantes - rien ne dure, rien n’est parfait, rien n’est jamais fini. Une tasse fendue, dans cette logique, ce n’est pas un défaut à masquer mais une trace que le temps a laissée. La patine sur une poutre en cèdre raconte la même chose : c’est la mémoire de l’arbre, pas un effet déco. On est très loin du plaid en laine devant la cheminée.

Là où le match se joue vraiment

Quand on les met côte à côte, la différence n’est donc pas dans le vocabulaire visuel - bois, lin, céramique, on retrouve les mêmes ingrédients - mais dans l’intention. Le scandinave veut envelopper. Le japonais veut alléger. Le scandinave ajoute pour rassurer. Le japonais retire pour révéler. Devant un fauteuil de Wegner, on a envie de s’asseoir une heure avec un livre. Devant un tabouret de Sori Yanagi, on a envie de regarder l’objet en silence.

Cette différence a des conséquences très concrètes pour qui veut s’inspirer de l’une ou l’autre. Une maison scandinave bien faite, c’est une maison où l’on vit tout le temps - matériaux résistants, mobilier confortable, accumulation maîtrisée de textiles et d’objets familiers. C’est une école qui s’accommode très bien d’un appartement parisien standard, parce qu’elle a été pensée pour la vraie vie de famille. Le textile y joue un rôle central, comme on en parlait dans notre papier sur le textile en décoration - sans textile, le scandinave n’existe pas.

Une maison japonaise rigoureuse, c’est autre chose. C’est un parti pris radical : peu de meubles, peu d’objets, beaucoup de sol visible, une lumière souvent rasante, des matériaux bruts qu’on laisse parler seuls. Magnifique, et difficile à tenir au quotidien. Il faut accepter de vivre avec moins, beaucoup moins. Pas un petit moins esthétique - un moins existentiel. Ceux qui essaient finissent généralement par craquer et rajouter un fauteuil, deux coussins, une console. Et le japandi est né, précisément, de ce moment de fatigue.

Lequel résiste mieux à l’épreuve du temps ?

Question piège, parce qu’ils ne jouent pas dans la même catégorie. Mais voici un avis. Le scandinave a montré qu’il pouvait tenir soixante-dix ans sans se démoder - les pièces de Wegner se vendent aujourd’hui plus cher qu’à leur création. Le japonais, plus exigeant, ne séduit jamais en masse mais ne lasse jamais ceux qui le pratiquent vraiment. Les deux ont en commun de résister à ce qu’on pourrait appeler les revivals décoratifs cycliques, comme le grand retour du design des années 80 qui amuse aujourd’hui les magazines. Ni l’un ni l’autre n’a besoin de revenir, parce qu’ils ne sont jamais partis.

En revanche, l’un est plus facile à habiter que l’autre, soyons honnêtes. Et c’est probablement pour ça que le japandi a si bien marché : il offre l’imaginaire japonais sans en exiger la rigueur. C’est un compromis, pas une rencontre. Et un compromis, par définition, n’est jamais aussi intéressant que les positions qu’il prétend réconcilier. On préfère encore choisir son camp.

Léa

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