Il faudrait arrêter de dire « design africain ». Voilà, c’est dit, et c’est un peu embarrassant vu le titre de ce papier. Cinquante-quatre pays, des milliers de kilomètres entre un atelier de Bamako et un studio du Cap, et on glisse tout ça sous une seule étiquette. Personne ne parle de « design européen » pour mettre dans le même sac un ébéniste finlandais et un verrier de Murano. Pour l’Afrique, si. Tout le temps.
Reste que quelque chose bouge. Et que ce quelque chose avait, le mois dernier, une adresse à Paris.
Rue de Turenne, entre deux navettes
Du 10 au 14 septembre, pendant la Paris Design Week, la Galerie Joseph du 116 rue de Turenne recevait Design Week Lagos. Sept designers nigérians, une sélection serrée, entrée libre. J’y suis passée entre deux allers-retours à Villepinte, un peu par acquit de conscience, je l’avoue. J’y suis restée une bonne heure.
On est très loin du wax et des masques accrochés au mur. Un tabouret, le Bantu de Joan Eric-Udorie. Une chaise, Ara, signée Emma Emodi. La table basse Isépò de Richard Aina, puis l’Ọche de Myles Igwebuike (le mot veut dire « siège » en igbo, m’a soufflé ma voisine de visite). Deux lampes aussi : Apo, d’Athanasius Johnson, et Anyanwu, d’Adaora Enwonwu, dont le nom renvoie au soleil et, pour qui connaît un peu l’art nigérian, à la sculpture la plus célèbre de Ben Enwonwu.
Ce qui m’a plu, c’est le calme. Des pièces qui ne cherchent pas à prouver d’où elles viennent, et qui le disent quand même, par leurs noms, laissés pour la plupart en yoruba ou en igbo sans traduction entre parenthèses. Débrouillez-vous. J’aime assez cette façon de ne pas s’excuser.
Derrière l’opération, Titi Ogufere, fondatrice de Design Week Lagos, qui promène sa sélection depuis le printemps : Milan en avril, Paris en septembre, et retour à la maison du 21 au 25 octobre pour la dixième édition. Le programme s’appelle All Roads Lead to Lagos. Le thème de l’édition nigériane, lui, est d’une franchise désarmante : Making A New Africa: From Material to Market. De la matière au marché. Autrement dit, le talent on l’a, merci, parlons maintenant d’usines et de distribution.
Ceux qui n’ont pas attendu qu’on les regarde
Ça m’agace un peu, cette idée d’une scène qui « émerge ». Cheick Diallo, architecte de formation, tresse du fil de nylon sur des structures d’acier à Bamako depuis les années quatre-vingt-dix et a fondé l’Association des designers africains bien avant que les galeries parisiennes ne s’y intéressent. Hamed Ouattara, à Ouagadougou, découpe des fûts de pétrole pour en faire des buffets et des commodes dont la tôle garde les couleurs d’origine, cabossées, superbes. Au Botswana, Peter Mabeo fait travailler des artisans de Gaborone avec des designers internationaux depuis vingt ans, et Fendi est venu le chercher pour Design Miami en 2021. Le Vitra Design Museum avait déjà tout posé sur la table en 2015 avec l’exposition Making Africa. Onze ans. On a pris notre temps.
La différence aujourd’hui tient en un nom, ou presque : Nifemi Marcus-Bello. Lagos, toujours. Son LM Stool, un tabouret en tôle pliée fabriqué dans une usine qui produit d’ordinaire des carters de groupes électrogènes, est entré au Design Museum de Londres en 2022. Son banc Friction Ridge a rejoint l’Art Institute de Chicago l’année suivante. Prix Hublot, sélection parmi les designers de l’année chez Wallpaper* en 2026, et un travail récent sur le cuivre qui parle sans détour de l’extraction des ressources du continent. Du mobilier politique, donc. Mais du mobilier d’abord, et c’est pour ça que ça tient.
Sa méthode est celle que je préfère : regarder ce que la ville sait déjà fabriquer, puis dessiner à partir de là. Pas l’inverse. C’est du bon sens, et c’est aussi, sans le slogan, ce qu’on décrivait cet été en parlant du slow design : des matériaux qu’on a sous la main, des circuits courts, des objets pensés pour durer parce qu’on n’a pas le luxe de les remplacer. Chez nous, c’est une posture. Là-bas, souvent, c’est le point de départ.
L’Afrique du Sud joue une autre partie
Je l’avais promis en revenant de Maison & Objet en septembre, où les Rising Talent Awards distinguaient sept studios sud-africains, Meetlo Studio et DEFT Studios en tête. La scène du Cap et de Johannesburg a une longueur d’avance commerciale, et ça se voit : des galeries structurées comme Southern Guild, des collectionneurs locaux, des pièces qui voyagent. La suspension Tutu 2.0 de Thabisa Mjo est dans les collections du musée des Arts décoratifs, à Paris, à deux pas du Louvre.
C’est plus rodé. Un peu plus lisse aussi, parfois. On aime, mais la rugosité de Lagos ou de Ouagadougou me parle davantage.
Et puis il y a le textile, qu’on ne peut pas laisser de côté. La Nigériane Bubu Ogisi, avec son label IAMISIGO, travaille les fibres comme une matière de sculpture, quelque part entre le vêtement, l’installation et la tenture. Tout ce qu’on écrivait sur le tissage contemporain s’applique ici, en plus radical.
Ce qui me fait encore tiquer
« Entrer en scène », d’accord. Mais sur la scène de qui ? La reconnaissance passe toujours par Londres, Chicago, Milan, la rue de Turenne. Un tabouret pensé à Lagos devient important le jour où un musée occidental l’achète. Et il se vend ensuite en galerie de design de collection, à des tarifs qui le mettent hors de portée des gens pour qui il a été imaginé. Drôle de trajectoire.
Autre agacement : la récupération. Souvenez-vous d’Överallt, la collection qu’Ikea avait lancée en 2019 avec une dizaine de créateurs du continent. Une capsule, un communiqué, et on est passé à autre chose. La décoration « ethnique chic » rôde encore dans les catalogues, avec ses paniers anonymes et ses imprimés sans auteur. Le contraire exact de ce que défendent ces designers, qui signent, datent et nomment leurs pièces.
La France, soit dit en passant, serait mal placée pour donner des leçons d’export. On dépense une énergie folle à expliquer au monde ce qu’est la création française, avec des institutions, des labels et des budgets. Titi Ogufere fait la même chose avec une galerie du Marais occupée cinq jours et sept créateurs dans ses valises. Chapeau.
Est-ce que l’élan tiendra une fois la curiosité retombée ? Aucune idée. Les modes passent vite, et le design adore se lasser. Mais une chose a changé, qui ne dépend plus de nous : il y a désormais à Lagos une semaine du design qui fête ses dix ans, et c’est là-bas, cette fois, qu’il faut aller voir. Du 21 au 25 octobre. Je regarde les billets.



