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Le color blocking dans la déco : oser ou fuir ?

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Disons-le tout de suite : le color blocking ne devrait plus exister. Une tendance née dans les années 60, recyclée dans les années 80, épuisée par une décennie de comptes Pinterest où chaque studio de 25 m2 se retrouvait avec un arc terracotta peint derrière le canapé - ce genre de motif a normalement une durée de vie, puis on passe. Sauf que non. Il revient. Et le plus agaçant, c’est qu’il revient bien.

Un mur ocre qui s’arrête net à mi-hauteur. Un soubassement vert mousse qui file le long d’un couloir et grimpe sur la porte sans lui demander son avis. Deux aplats francs qui se touchent sans dégradé, sans frise, sans précaution. Voilà le principe, et il tient en une phrase. Ce qui a changé, c’est tout le reste.

Ce n’est plus le color blocking de vos moodboards de 2019

La première vague, on s’en souvient : des formes géométriques posées sur les murs comme des autocollants. Un demi-cercle moutarde par-ci, un triangle rose par-là. C’était graphique, c’était photogénique, et c’était surtout décoratif au mauvais sens du terme - un dessin plaqué sur l’architecture, qui ne dialoguait avec rien.

La version qui s’installe en ce moment fait l’inverse. Elle part des lignes existantes de la pièce. Une couleur s’arrête là où commence une poutre. Un plafond se teinte pour abaisser un volume trop haut - les Anglais appellent ça le color capping, et la technique fait un travail remarqué dans les appartements haussmanniens aux plafonds vertigineux. Un bloc de couleur délimite un coin bureau dans un séjour ouvert, sans cloison, sans verrière, juste avec deux litres de peinture. On ne décore plus le mur : on redessine l’espace.

Les palettes aussi ont mûri. Fini les contrastes qui hurlent. Les associations qui circulent cette saison jouent le ton sur ton décalé : argile et terracotta, bleu canard et mousse, ivoire et tabac. Des couples de couleurs qui se frôlent plus qu’ils ne s’affrontent. Même les podiums s’y sont mis - Balenciaga et Fendi ont aligné des silhouettes en aplats francs pour l’été 2026, et l’on sait bien que ce qui défile finit tôt ou tard sur nos murs. On en parlait à propos du retour du design des années 80 : la mode et la déco n’arrêtent pas de se refiler les mêmes obsessions, avec deux ans de décalage.

Ceux qui savent faire

Impossible de parler d’aplats colorés sans citer India Mahdavi. Le restaurant Sketch à Londres, sa salle rose devenue l’endroit le plus photographié de la ville, c’était déjà une leçon : une seule couleur, tenue du sol aux banquettes, et une identité plus forte que n’importe quel décor chargé. La designer parisienne a passé vingt ans à démontrer que la couleur n’est pas un accessoire mais une matière, au même titre que le marbre ou le velours. Ses intérieurs ne contiennent pas de couleurs. Ils sont la couleur.

À une autre échelle, il y a Le Corbusier, dont la polychromie architecturale des années 30 disait déjà tout : chaque teinte a un poids, certaines avancent, d’autres reculent, et bien les placer revient à sculpter la pièce sans toucher aux murs. Les nuanciers qu’il a conçus pour Salubra se vendent encore. Ce n’est pas un hasard.

Et puis il y a tous les autres. Les hôtels qui peignent leurs couloirs en blocs pour qu’on retrouve son étage, les architectes d’intérieur qui soulignent une niche d’un bordeaux profond, les particuliers qui osent enfin le plafond chocolat. Vu le nombre de chantiers récents qui passent par là, le mouvement dépasse largement le cercle des initiés.

Les pièges, parce qu’il y en a

Soyons honnête : la plupart des color blockings ratés le sont pour les mêmes raisons.

D’abord la délimitation approximative. Un aplat, ça se termine sur une ligne d’architecture - un angle, une plinthe, un encadrement - ou sur un tracé assumé au laser et au ruban de masquage de qualité. La frontière qui ondule, le rechampi baveux, l’arrondi fait à main levée : tout l’effet s’effondre. C’est un style qui pardonne peu, précisément parce qu’il est nu. Pas de motif pour distraire l’œil, pas de papier peint pour masquer. Deux couleurs et une ligne. Si la ligne tremble, il ne reste rien.

Ensuite, le contraste pour le contraste. Un rouge vif contre un bleu roi, ça fonctionne dans un lobby d’hôtel traversé en trente secondes. Dans un salon où l’on passe ses soirées, c’est une autre histoire. Les teintes très saturées fatiguent, et elles fatiguent vite. On avait détaillé dans notre papier sur les couleurs qui fonctionnent vraiment dans un salon pourquoi les tons rabattus - ces couleurs cassées d’une pointe de gris ou de brun - vieillissent mieux que les teintes pures. La règle vaut double ici : quand deux couleurs se touchent sur toute une hauteur de mur, chacune amplifie l’autre.

Enfin, le bloc orphelin. Un aplat de couleur qui n’est repris nulle part ailleurs dans la pièce flotte comme une pièce rapportée. Il faut que la teinte du mur retrouve un écho quelque part - un coussin, une céramique, la tranche d’une bibliothèque. Rien de systématique, juste un rappel. Sinon le mur a l’air d’appartenir à un autre appartement.

Alors, on ose ?

Franchement, oui - mais pas n’importe comment. Le color blocking version 2026 est une affaire de retenue, ce qui est un comble pour une tendance née de l’exubérance. Deux teintes suffisent. Trois, c’est déjà un exercice de haute voltige. Et le blanc cassé compte comme une couleur à part entière : un soubassement vert sauge sous un mur crème, c’est du color blocking, même si personne ne le crie.

Le bon terrain d’essai reste l’entrée ou le couloir. Des espaces de passage, sans enjeu, où une erreur se rattrape en un samedi. Comptez entre 50 et 80 euros le pot de 2,5 litres chez un fabricant sérieux - Ressource, Argile, Farrow & Ball - et méfiez-vous des équivalences approximatives en grande surface de bricolage : sur des aplats nus, la profondeur du pigment se voit immédiatement.

Est-ce que la tendance tiendra cinq ans ? Aucune idée, et peu importe. Un beau rapport de couleurs posé sur les lignes d’une pièce n’a jamais eu besoin d’être à la mode pour fonctionner. Le Corbusier le faisait en 1931. Ce n’était pas une tendance. C’était de l’architecture.

Léa

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