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Biennale de Venise : le design comme miroir du monde

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Sommaire

On ne va pas à Venise pour les meubles. On y va pour l’art contemporain, les pavillons nationaux, les vaporetti bondés et cette sensation particulière de marcher trois kilomètres dans l’Arsenale en sandales inadaptées. Sauf qu’en ressortant des Giardini en juin dernier, ce qui nous restait en tête n’était ni une peinture ni une vidéo. C’était un canapé.

Plus exactement : un assemblage de canapés, de fauteuils démontés et remontés en relief mural, de rideaux lourds et de tissus d’ameublement qui n’auraient rien fait de mal dans un salon allemand des années 90. Le pavillon allemand, donc. Et une évidence qui s’installe lentement : cette édition parle de design bien plus qu’elle ne le prétend.

Le mobilier comme pièce à conviction

Henrike Naumann travaillait le meuble comme d’autres travaillent l’archive. Née à Zwickau en 1984, dans ce qui était encore la RDA, elle a passé sa carrière à collecter des buffets, des ensembles rembourrés, des lampes en verre teinté - tout ce fond de commerce du mobilier est-allemand puis du “Neues Deutsches Design” des années de réunification. Son idée était simple et dérangeante : l’idéologie ne vit pas seulement dans les discours, elle s’assoit dans les intérieurs. Les néonazis aussi achètent chez Ikea. Les extrêmes se meublent en promotion comme tout le monde.

Son installation vénitienne, “Die Innere Front”, occupe la rotonde du pavillon avec une scénographie qui mélange assises, drapés et motifs empruntés au réalisme socialiste. On y circule mal exprès. On y reconnaît des textures que la moitié des visiteurs a connues chez une grand-mère. Le malaise vient de là, pas d’un cartel explicatif.

L’artiste est morte cette année, à 41 ans, d’un cancer diagnostiqué trop tard. Le pavillon est donc devenu autre chose que ce qu’il devait être. On y entre en sachant, et le mobilier prend une épaisseur supplémentaire, presque insupportable. Rarement des fauteuils auront été aussi peu décoratifs.

Ce que Koyo Kouoh avait prévu

La 61e Exposition internationale s’intitule “In Minor Keys”. Le titre est de Koyo Kouoh, directrice artistique disparue en mai 2025, quelques mois après sa nomination et avant d’avoir pu voir quoi que ce soit monté. La Biennale a choisi de réaliser son exposition telle qu’elle l’avait pensée, avec l’accord de sa famille. 110 participants, du 9 mai au 22 novembre, entre les Giardini, l’Arsenale et Forte Marghera.

Le pari tenait dans le titre : jouer en mineur. Baisser le volume. Préférer l’écoute à la démonstration. Dans une Biennale qui a longtemps carburé au spectaculaire, c’est presque un manifeste.

Et cela se voit d’abord dans l’espace. Kouoh avait confié la scénographie à Wolff Architects, agence du Cap, dès le début 2025. Leur geste principal tient en une matière : de grandes bannières indigo, tombant des charpentes jusqu’au sol, qui marquent les seuils entre les séquences. Pas de cimaises blanches à perte de vue, pas de sas techniques. Du textile, de la couleur, de la lenteur. On ralentit sans savoir pourquoi, ce qui est exactement l’effet recherché.

Un détail pour les amateurs de tissus : l’indigo n’est pas un choix graphique. C’est un pigment chargé, colonial, commercial, présent de l’Afrique de l’Ouest au Japon, et le voir servir de ponctuation à une exposition pensée depuis Le Cap n’a rien d’anodin. On en parlait à propos des teintures naturelles dans notre papier sur le tissage contemporain : la couleur porte une histoire avant de porter un effet.

Venise n’est pas Milan, et c’est tout l’intérêt

Il faut le dire clairement : la Biennale n’est pas une foire de design. Rien ne s’y vend, rien ne s’y commande, aucun exposant ne vous glisse un tarif revendeur. Quand on rentre du Salone del Mobile, on a des noms d’éditeurs et des dates de livraison. Quand on rentre de Venise, on a des images qui mettent six mois à se déposer.

C’est précisément pour cela que les objets y sont plus lisibles. Sorti du régime commercial, un fauteuil redevient ce qu’il est : un objet daté, situé, produit par une industrie, choisi par quelqu’un, dans un pays donné, à un moment donné. Le pavillon français en offre une autre version avec Yto Barrada et “Comme Saturne”, qui convoque la mélancolie saturnienne, la lenteur et le retrait - une artiste qui a toujours travaillé les matériaux textiles et les objets domestiques comme des documents.

On aime moins les pavillons qui confondent sobriété et vide. Il y en a. Quelques salles jouent tellement en mineur qu’elles ne jouent plus du tout, et on traverse en accélérant le pas. La critique anglo-saxonne a été mesurée, autour de trois étoiles et demie, ce qui ressemble à un compliment poli. Disons que l’exposition centrale demande un effort que tout le monde n’a pas envie de fournir en août avec 32 degrés dans l’Arsenale.

Ce qu’on en ramène pour chez soi

Rien de directement applicable, et c’est très bien. Personne ne va refaire son salon d’après Naumann, sauf à vouloir dormir mal.

Mais il en reste quelque chose de plus utile qu’une tendance couleur. L’idée que nos intérieurs ne sont jamais neutres. Que le canapé choisi en 1994 raconte une position sociale, une époque, une peur, une aspiration. Que la scénographie - la vraie, celle qui organise le déplacement et pas seulement l’image - fait plus pour une pièce que trois objets bien placés. C’est ce qu’on observait déjà dans les projets d’hôtels pensés comme des récits : l’espace vous parle avant les objets.

Et puis il y a la question qui traîne depuis les Giardini. Si le design français veut peser à l’international, comme il le revendique volontiers - on avait creusé le sujet par ici -, il devra sans doute accepter d’être regardé ainsi : non plus comme un catalogue de belles pièces, mais comme un discours sur la manière dont on vit. Ce qui suppose d’avoir quelque chose à dire.

L’exposition tient jusqu’au 22 novembre. Novembre à Venise, ce n’est pas la saison des photos, c’est la saison des expositions vides. Allez-y en semaine, prenez l’Arsenale en premier, gardez le pavillon allemand pour la fin.

Léa

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