Après deux éditions passées à Varedo, entre les murs de la Villa Borsani et de la Villa Bagatti Valsecchi, Alcova rentre à Milan. Onzième édition, du 20 au 26 avril. Et une fois n’est pas coutume, on a envie d’y aller avant même que ça ouvre.
Le retour en ville, et pas n’importe où
Varedo, c’était beau, on ne va pas le nier. Les jardins, les villas patriciennes, la lumière filtrée par les feuillages : on avait l’impression d’assister à une garden-party qui durait sept jours. Sauf que la banlieue nord de Milan, en pleine semaine du Salone, a fini par décourager une partie des visiteurs. Trop loin, trop compliqué, trop d’attente à la navette. Les équipes d’Alcova l’ont entendu.
Pour 2026, Valentina Ciuffi et Joseph Grima (les deux cerveaux de la plateforme) ont choisi deux sites qui tiennent à la fois du manifeste architectural et du coup de théâtre. D’un côté, la Villa Pestarini, signée Franco Albini en 1938, la seule villa qu’il ait conçue à Milan et qui n’avait jamais été ouverte au public. Coque blanche, façades en pavés de verre, fenêtres qui cadrent le jardin comme des tableaux. De l’autre, l’ancien hôpital militaire de Baggio, un complexe post-Première Guerre mondiale dans le quartier Primaticcio, des hectares de pavillons désaffectés que personne n’avait pensé à réactiver avant eux.
C’est très Alcova, cette manière de convoquer un Albini confidentiel et un lieu brut dans la même programmation. On passe de l’écrin au chantier en traversant la ville. Ça raconte quelque chose de l’esprit de la foire : pas d’uniformité, pas de scénographie plaquée.
Faye Toogood peint des roses sur de la porcelaine
Parmi les 120 exposants annoncés, on a déjà quelques noms entourés deux fois dans le carnet.
Faye Toogood revient avec Noritake, la manufacture japonaise centenaire. La collection s’appelle Kiln : une série d’assiettes, de vases et de pichets sur lesquels la designeuse britannique a peint des roses à la main, directement sur la porcelaine cuite. On avait découvert son travail il y a quelques années en galerie, ses pièces sculpturales un peu inquiétantes. Là, elle change de registre, elle s’attaque à un motif que tout le monde s’est interdit depuis les années 90 (la rose, donc) et réussit à le rendre désirable. On n’a pas encore vu les pièces en vrai. Mais on a regardé les photos trois fois.
Les Slovènes débarquent en troupe
L’autre signal fort, c’est l’installation House of Creatures, orchestrée par le Center for Creativity slovène, qui réunit dix pratiques slovènes dans le réfectoire de la Casa delle Suore. Soft Baroque - qu’on avait aperçus dans une précédente édition d’Alcova il y a trois ans avec leurs objets tordus et ironiques - en fait partie. Lara Bohinc aussi, avec son travail sur les laitons patinés et les formes planétaires. Et Juicy Marbles, une bio-marque qui flirte avec le design food, pour brouiller un peu plus les cadres.
La Slovénie comme épicentre, donc. On ne l’attendait pas forcément. C’est exactement pour ça qu’on y va.
Les écoles qui envoient du lourd
Alcova a toujours laissé une place de choix aux écoles, et cette année ne déroge pas. L’AA School of Architecture de Londres présente un pavillon expérimental en co-production avec l’UMPRUM de Prague, l’académie tchèque des arts et du design. Deux institutions qui ne jouent jamais petit bras. On n’a aucune idée de ce que ça donnera, mais l’une a formé Zaha Hadid, l’autre a relancé la scène design d’Europe centrale depuis vingt ans. Ça suffit à justifier le détour.
Dans un autre registre, la Shakti Design Residency revient avec les résultats de son deuxième programme : des designers internationaux envoyés en Inde pour travailler avec des ateliers locaux. L’an dernier, le résultat était à la fois fascinant et inégal - des pièces brillantes à côté de projets qui sentaient encore le workshop un peu forcé. Mais c’est exactement ce qu’on vient chercher à Alcova : voir le design se faire, pas seulement se vendre.
Le Japon, la Géorgie, et tout le reste
On suivra aussi AtMa Inc, collectif japonais repéré chez Nilufar il y a deux ans, et Around the Studio, basé à Tbilissi, qui travaille un vocabulaire entre Caucase et modernisme soviétique. La Géorgie est en train de devenir une scène à part entière - ce qu’on sentait déjà à Maison & Objet en janvier se confirme.
Reste 110 exposants à découvrir. C’est beaucoup, et on sait d’avance qu’on ne verra pas tout. Les éditions précédentes ont montré qu’une journée ne suffit pas, deux sont à peine confortables. Cette année, avec deux sites distants l’un de l’autre, il va falloir choisir.
Ce qu’on guette particulièrement
Au-delà des noms, trois tendances à observer sur place. D’abord, le retour du céramique vernissé comme matériau de prestige - on l’a senti monter en 2025, Noritake x Toogood va peut-être en être le symbole officiel. Ensuite, la question du design diasporique : avec la Shakti Residency, AtMa, Around the Studio, on voit émerger des collaborations qui décentrent la carte. Enfin, le rapport au lieu : Villa Pestarini oblige les designers à se confronter à un Albini pur jus, ce qui est un exercice d’humilité autant qu’une occasion de se mesurer à un maître.
On part à Milan lundi. On rentrera avec le carnet plein, probablement un peu fatiguées, et sans doute un ou deux coups de cœur qu’on n’avait pas anticipés. C’est la règle du jeu, à Alcova. On raconte tout au retour.



