Un ancien abattoir, des designers, zéro climatisation
Alcova, c’est le anti-Salone. Pendant que les grandes marques paradent à Rho Fiera dans des stands à 200 000 euros, Alcova investit des lieux abandonnés et y installe du design qu’on ne verra nulle part ailleurs. Cette année : un ancien complexe industriel dans le quartier de Nolo, au nord-est de Milan. Béton brut, toits percés, chaleur étouffante en avril - et pourtant c’est là que tout se passait.
On y était en même temps que 15 000 autres visiteurs. La file d’attente pour entrer faisait deux cents mètres. C’est devenu un problème, d’ailleurs - Alcova est victime de son succès. Mais une fois dedans, on oublie.
Les pièces qu’on retient
Difficile de tout voir en une journée (on a essayé, on a échoué). Voici ce qui nous a arrêtées.
Le studio Objects of Common Interest présentait une série d’assises en résine translucide, colorées comme des bonbons acidulés. Kitsch ? Non. Les proportions sont justes, le confort surprenant, et la lumière qui traverse le matériau crée des effets qu’aucune photo ne rend correctement. Entre 3 000 et 6 000 euros pièce.
Plus sobre mais tout aussi marquant : le travail de Destroyers/Builders sur l’aluminium. Des consoles, des tables, des étagères - tout en aluminium brossé, assemblé sans soudure visible. On en avait déjà repéré chez Collectible à Bruxelles l’année dernière. La maîtrise technique est impressionnante. Ça ressemble à du Judd, ça fonctionne comme du mobilier.
Et puis Audrey Large, designer franco-néerlandaise qui travaille à la frontière du numérique et du physique. Ses objets sont modélisés algorithmiquement puis produits en impression 3D ou en moule. Le résultat est organique, presque alien. On ne sait pas si c’est du design ou de la sculpture. C’est probablement les deux.
Le textile, encore
On ne va pas se répéter, mais le textile était partout. Des tapisseries, des tapis, des tentures murales. Comme si la génération post-covid avait redécouvert le toucher. Un collectif japonais présentait des panneaux en soie teinte à l’indigo - chaque pièce unique, chaque nuance différente. Le genre d’objet qu’on ne peut comprendre qu’en le voyant de près.
Le textile dans la décoration, on en parle en détail ici - c’est un sujet qui dépasse largement le cadre d’Alcova.
Ce qui manque
Alcova a un angle mort : le prix. Presque aucun créateur n’affiche ses tarifs. On se retrouve à demander discrètement, comme chez un antiquaire. C’est un choix délibéré - “on ne veut pas réduire le travail à un chiffre”, nous explique un galeriste. Soit. Mais ça entretient l’opacité d’un marché déjà pas très lisible.
L’autre reproche : la communication. Le plan du lieu était incompréhensible, les noms des exposants introuvables sur place, et le site web ne correspondait pas toujours à la réalité. À 15 000 visiteurs par jour, il va falloir structurer un peu.
Alcova grandit, et c’est tant mieux
Malgré ces réserves, Alcova reste le rendez-vous le plus excitant de la semaine du design à Milan. C’est là qu’on découvre les noms de demain - ceux qui exposeront chez Nilufar ou Carpenters Workshop dans cinq ans. Et c’est là qu’on prend le pouls d’une génération qui ne pense plus le design comme un produit, mais comme une proposition.
On y retournera en 2024. Avec de meilleures chaussures.


