Des mains, un métier, et rien d’autre
Il y a un bruit que les photos ne rendent pas. Celui du peigne qui frappe la trame, régulier, presque hypnotique. On l’a entendu pour la première fois dans l’atelier de Julien Music, à Bruxelles, un après-midi de novembre où il pleuvait évidemment. Un métier à tisser de quatre mètres de large, des fils de laine teints à la main, et un type qui vous explique calmement qu’il lui faut trois semaines pour produire un mètre carré de textile.
Trois semaines. À l’heure où l’on imprime du tissu en vingt minutes.
Le fil comme matériau plastique
Ce qui frappe chez les tisseurs contemporains, c’est qu’ils ne se pensent plus comme artisans. Ou pas seulement. Margo Selby, à Londres, conçoit des structures textiles qu’elle expose en galerie avant de les décliner en édition limitée pour l’ameublement. Christoph Hefti, à Paris, travaille des tapis qui ressemblent à des tableaux expressionnistes - et qui coûtent le prix d’un tableau, d’ailleurs.
Le tissage est sorti des ateliers de restauration et des manufactures patrimoniales pour entrer dans le champ du design contemporain. On en voyait partout à Collectible Brussels en mai dernier - des tapisseries murales chez Spazio Nobile, des tapis noués main chez plusieurs galeries. Pas du décoratif. Du plastique, au sens noble du terme.
La question de la transmission
Mais qui transmet ? C’est là que le sujet se complique. Les formations au tissage se comptent sur les doigts d’une main en France. L’École nationale supérieure des arts décoratifs a un atelier textile, Aubusson continue de former des lissiers, et puis… pas grand-chose. La plupart des tisseurs contemporains sont autodidactes, ou formés à l’étranger - au Royal College of Art à Londres, à la Gerrit Rietveld Academie à Amsterdam.
Reste que le savoir-faire existe, concentré dans quelques mains. Les ateliers de la Creuse perpétuent des gestes vieux de cinq siècles. Certaines manufactures - on pense à Pinton, dont on reparlera bientôt - ont réussi le pari de faire cohabiter tradition et commandes contemporaines.
Ce qui se joue vraiment
Le tissage contemporain pose une question que le design esquive souvent : celle du temps. Fabriquer un tapis noué main de deux mètres sur trois, c’est six mois de travail. Un pan de velours de Gênes tissé sur un métier du XVIIIe siècle, c’est un mètre par jour. Pas par minute. Par jour.
Et c’est précisément ce qui fait la valeur de ces pièces. Pas le prix au mètre, pas le nom du designer sur l’étiquette. Le temps investi, visible dans chaque irrégularité du fil, dans chaque variation de tension qui donne au textile sa respiration propre. Aucune machine ne reproduit ça. Aucune ne le reproduira.
Sauf que cette lenteur a un coût. Un tapis tissé main, comptez entre 5 000 et 30 000 euros selon la taille et la complexité. Une tapisserie murale d’artiste, on dépasse facilement les 10 000. Le marché existe - les collectionneurs sont là, les galeries aussi. Mais il reste confidentiel, réservé à ceux qui comprennent ce qu’ils achètent.
Et maintenant ?
Le tissage contemporain est à un carrefour. D’un côté, des artistes qui poussent le médium vers l’abstraction, l’installation, la sculpture textile. De l’autre, un artisanat qui se bat pour survivre économiquement. Entre les deux, pas grand-chose.
Ce qui manque, c’est peut-être un récit. Le récit d’un métier qui n’est ni folklorique ni élitiste, mais simplement vivant. Quand on voit le travail d’un Hefti ou d’une Selby, quand on touche du doigt la densité d’un velours tissé main, on comprend que le fil n’est pas un matériau secondaire. C’est un matériau politique - celui du temps choisi contre le temps subi.

