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Porcelaine de Limoges : tradition vivante ou relique ?

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Sommaire

Chez ma grand-mère, la porcelaine de Limoges vivait derrière une vitre. Un service à liseré or, filet bleu roi, quarante-huit pièces dont personne ne se servait, sauf à Noël, et encore. On la lavait à la main, on la rangeait en tremblant. Et à sa mort, personne n’en a voulu. Mes cousins ont proposé de le mettre sur Leboncoin. Il y est peut-être encore.

C’est là tout le malentendu. Pour une génération entière, “Limoges” veut dire vaisselier, nappe brodée, repas de communion. Un mot qui sent l’encaustique. Sauf que pendant qu’on rangeait les assiettes de mamie au grenier, la ville, elle, n’a jamais cessé de produire. Et en ce moment, il s’y passe des choses qu’on aurait tort d’ignorer.

Une IGP, enfin

Depuis mai dernier, la porcelaine de Limoges est protégée par une indication géographique enregistrée au niveau européen - la première du genre pour un produit artisanal et industriel français. Concrètement : coulage, façonnage, cuisson, émaillage, tout doit se faire en Haute-Vienne pour avoir le droit au nom. Il était temps. Des imitations fabriquées au Maghreb ou en Asie, vendues jusqu’à 30 % moins cher, s’affichaient tranquillement “Limoges” dans les boutiques de souvenirs du monde entier.

Les chiffres de la filière, eux, ne font pas rêver mais ne font pas pleurer non plus. Une trentaine d’entreprises, environ 1 200 emplois, un peu plus de cent millions d’euros de chiffre d’affaires dont la moitié part à l’export. Au XIXe siècle, la ville comptait des dizaines de fours et des milliers d’ouvriers. Ça, c’est fini. Ce qui reste est plus petit, plus fragile, et beaucoup plus intéressant.

Ce que le grand feu demande

Pour comprendre pourquoi ça vaut quelque chose, il faut avoir vu une pièce se fabriquer. J’ai visité un atelier de coulage un matin d’hiver, à la sortie de la ville (le genre de bâtiment qu’on prendrait pour un garage). Une barbotine crème, presque liquide, qu’on verse dans des moules en plâtre. Le plâtre boit l’eau, la paroi se forme, on vide le surplus. Le geste prend trente secondes. Il faut des années pour savoir quand vider.

Ensuite, un premier passage au four autour de 980 degrés, qui donne le biscuit - une pièce poreuse, mate, d’un blanc crayeux. Puis l’émail, puis le grand feu, à plus de 1 400 degrés. La pièce rétrécit de presque 14 % pendant la cuisson. Un défaut de moulage invisible à l’œil nu devient une fente. Un courant d’air dans l’atelier peut déformer un plat. On jette beaucoup, à Limoges, et personne ne s’en vante.

Tout ça repose sur un kaolin découvert en 1768 à Saint-Yrieix-la-Perche, à quarante kilomètres au sud. Cette terre blanche, pauvre en fer, qui donne une translucidité qu’on ne retrouve pas ailleurs. Mettez une tasse de Limoges devant une lampe : on voit l’ombre de ses doigts à travers. Essayez avec un mug de supermarché. Rien.

Les grandes maisons et les autres

Bernardaud tient le haut du pavé, avec ses quelque 300 salariés à Oradour-sur-Glane et une stratégie qu’on peut résumer ainsi : faire travailler des artistes. Jeff Koons, Sophie Calle, JR, David Lynch… La maison a compris avant les autres qu’une assiette pouvait être un support d’œuvre et pas seulement un objet de table. Elle a d’ailleurs repris Haviland fin 2024, autre nom historique, fondé en 1853 par un Américain et qui a dressé la table de plusieurs présidents à la Maison-Blanche. Le symbole est un peu cruel : l’un des deux mastodontes avale l’autre.

Mais les noms qui m’intéressent le plus sont ailleurs. Dans les petites structures qui sous-traitent la porcelaine blanche pour des marques parisiennes, dans les ateliers de décor à la main qui posent encore l’or au pinceau, dans les jeunes céramistes formés à l’ENSA de Limoges qui reprennent un coin de manufacture vide. Certaines s’en sortent. D’autres non : Royal Limoges est passé par le redressement judiciaire, et plusieurs patrons de la filière ne cachent plus leur inquiétude face au coût de l’énergie. Un four qui monte à 1 400 degrés, c’est une facture de gaz que peu de PME peuvent absorber sans trembler.

On parlait dans notre papier sur les ateliers de céramique artisanale de Sèvres, cette porcelaine d’État qui peut se permettre l’expérimentation. Limoges n’a pas ce luxe. Ici, il faut vendre. C’est peut-être ce qui la rend plus vivante, au fond. Plus exposée aussi.

Alors, relique ?

Franchement, non. Mais à une condition : arrêter de la ranger.

Le problème de la porcelaine de Limoges n’a jamais été la qualité. C’est l’usage. On l’a sacralisée au point de la rendre inutilisable. Or c’est une matière dure, résistante, qui supporte le lave-vaisselle quand elle n’a pas de décor or (vérifiez quand même). Une assiette blanche de Limoges coûte entre 20 et 40 euros pièce chez les fabricants qui vendent en direct, à peine plus cher qu’une assiette de designer scandinave fabriquée on ne sait où. Et elle durera trois générations.

Pour les services anciens, c’est encore plus simple. Les brocantes du Limousin en débordent, et les prix se sont effondrés - comptez parfois moins de cent euros pour un service complet du début du XXe. Si vous savez repérer un tampon de manufacture et vérifier qu’il n’y a ni fêle ni éclat (nos conseils pour chiner sans se faire avoir valent aussi pour la vaisselle), c’est le moment d’en profiter.

Et puis il y a l’objet hors de la table. Des luminaires en biscuit de porcelaine, des appliques dont le blanc s’allume de l’intérieur quand on branche l’ampoule. On retrouve là quelque chose du vitrail contemporain : une matière qui ne vit vraiment qu’avec la lumière qui la traverse. Ce sont souvent ces pièces-là qui convainquent les plus sceptiques.

Le jour où j’ai fini par récupérer deux assiettes du service de ma grand-mère, je les ai mises dans la cuisine. Elles servent tous les jours, pour les tartines. L’or s’use un peu sur le bord. Tant pis. C’est exactement ce qu’elles attendaient depuis cinquante ans.

Si vous passez par Limoges, poussez la porte du musée Adrien-Dubouché, qui garde la plus grande collection publique de porcelaine au monde. Puis allez voir le four des Casseaux, ce grand four-bouteille en briques au bord de la Vienne. On y mesure ce que la ville a été. En ressortant, cherchez l’atelier qui tourne encore au coin de la rue. C’est là que tout se joue.

Léa

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