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Pinton, quatre siècles de tapisserie et toujours d'avant-garde

·3 mins
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Felletin, Creuse, population 1 600

Pour trouver Pinton, il faut vouloir y aller. Felletin, c’est une heure et demie de route depuis Limoges, des départementales qui n’en finissent pas, des prés, des vaches, et puis soudain un bâtiment industriel au bord de la Creuse. Pas de panneau tape-à-l’oeil. Une plaque discrète. On pousse la porte et on entre dans quatre siècles d’histoire textile.

La manufacture a été fondée en 1867, mais le tissage à Felletin remonte au XVe siècle. Avant Aubusson, il y avait Felletin. C’est un détail que les locaux ne manquent jamais de rappeler.

Ce qu’on y fait

Des tapisseries murales, principalement. Tissées sur des métiers de basse-lisse - la chaîne est horizontale, le lissier travaille sur l’envers de la pièce, guidé par un carton (le modèle) placé sous les fils. C’est un geste d’une précision stupéfiante. On a regardé une lissière travailler pendant vingt minutes sans qu’elle lève les yeux une seule fois. Ses mains savaient.

Pinton tisse aussi du mobilier - des gaînages de fauteuils, des panneaux décoratifs, des pièces sur mesure pour l’hôtellerie de luxe. Mais le coeur du métier reste la tapisserie d’art. Des pièces de plusieurs mètres carrés, tissées sur commande, qui prennent entre trois et douze mois selon la complexité.

Le prix ? Entre 8 000 et 80 000 euros. Ce n’est pas un produit. C’est une oeuvre.

L’art de la commande

Ce qui distingue Pinton d’un atelier de restauration, c’est la création contemporaine. La manufacture collabore avec des artistes vivants - plasticiens, designers, architectes - qui conçoivent des cartons originaux. On a vu des pièces tissées d’après des oeuvres de Claude Viallat, d’Eva Jospin, de Kiki Smith. Le fil traduit la peinture, l’interprète, lui donne une matérialité que la toile n’a pas.

La directrice artistique nous explique : “On ne reproduit pas un tableau. On le tisse. C’est un autre médium, avec ses contraintes et ses libertés. Le grain du fil, la tension de la trame, l’épaisseur - tout ça modifie l’image.” Et c’est vrai. Devant une tapisserie Pinton, on voit les couleurs vibrer d’une façon que l’impression ne permet pas. Le relief du tissage capte la lumière, crée des ombres micro. C’est vivant.

On retrouve cette même philosophie chez d’autres gardiens du tissage contemporain - cette conviction que le fil n’est pas un support mais un langage.

Le paradoxe économique

Pinton emploie une quinzaine de personnes. C’est peu. C’est fragile. La tapisserie d’art n’est pas un marché de masse, et les commandes publiques - qui faisaient vivre les manufactures pendant des décennies - se raréfient. Le Mobilier National commande encore, mais moins. Les collectionneurs privés prennent le relais, portés par un regain d’intérêt pour l’artisanat d’exception.

Le label UNESCO, obtenu en 2009 pour la tapisserie d’Aubusson et de Felletin, a aidé. Il a donné de la visibilité, attiré des visiteurs, légitimé le savoir-faire aux yeux d’un public international. Mais un label ne remplace pas des commandes.

Ce qui sauve Pinton

L’hôtellerie de luxe. Les palaces et les hôtels design commandent de plus en plus de pièces textiles sur mesure - des panneaux muraux, des têtes de lit tissées, des paravents. C’est un marché en croissance, porté par des scénographes d’hôtels qui cherchent de l’authenticité dans un monde de copies.

Et puis il y a les particuliers. Des collectionneurs qui viennent à Felletin, visitent l’atelier, choisissent un carton et commandent une pièce unique. Ils reviennent un an plus tard pour la découvrir. C’est un luxe que même l’argent ne peut pas accélérer. Le temps du fil est incompressible.

On repart de Felletin avec cette certitude : tant qu’il y aura des mains pour tisser et des yeux pour regarder, Pinton tiendra. Mais il ne faudrait pas que ça tienne qu’à un fil.

Léa

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