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Portrait : un ébéniste qui travaille le bois brûlé dans le Jura

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Sommaire

L’odeur arrive avant tout le reste. Un mélange de résine chauffée, de sciure et de quelque chose de plus âcre - du carbone, du vrai. On pousse la porte du hangar, on cligne des yeux le temps de s’habituer à la pénombre, et on comprend tout de suite qu’on n’est pas dans un atelier ordinaire.

Lucien Roset travaille le bois brûlé. Pas en accessoire, pas en clin d’oeil tendance : c’est sa technique principale depuis bientôt sept ans. Son atelier se trouve à une dizaine de kilomètres de Moirans-en-Montagne, dans une vallée encaissée du Haut-Jura où les épicéas couvrent encore les pentes. Le bâtiment n’a rien de spectaculaire - une ancienne grange agricole, toiture refaite, sol bétonné, deux établis et un poêle à bois qui sert autant à se chauffer qu’à amorcer le travail.

Du CAP ébénisterie au chalumeau

Lucien a quarante-trois ans. Il a fait son CAP ébénisterie au lycée Pierre-Vernotte, à Moirans, puis a travaillé une dizaine d’années dans des ateliers plus classiques - des vrais bons, ceux qui restaurent du mobilier d’époque ou produisent des éditions limitées pour des galeries parisiennes. Et puis un jour, il a vu un reportage sur le yakisugi. La technique japonaise consistant à brûler la surface du bois pour le protéger des intempéries, des insectes et du temps. Il s’est dit : pourquoi pas l’épicéa du Jura.

Il a passé deux ans à expérimenter. Sur ses heures perdues, dans le garage de ses parents, à brûler des planches une par une et à observer ce qu’elles devenaient. Le cèdre japonais qu’utilisent traditionnellement les artisans nippons n’a pas grand-chose à voir avec nos résineux locaux : densité différente, fibre plus serrée, comportement au feu pas le même. Tout était à réapprendre. “J’ai brûlé pendant six mois avant d’avoir une planche que j’osais montrer”, raconte-t-il en riant. (Le rire est bref, sec. Lucien ne s’attarde pas.)

Le geste, la flamme, l’eau

La technique, expliquée vite, paraît simple. On expose la face du bois à une flamme contrôlée jusqu’à ce qu’une couche carbonisée se forme - quelques millimètres, pas plus. On éteint à l’eau. On brosse. On huile. On obtient une surface noire profonde, légèrement texturée, qui révèle le veinage du bois en relief.

Sauf que rien n’est simple. La flamme doit être homogène. La carbonisation doit être profonde mais pas excessive, sinon le bois perd sa structure. Le brossage, fait au laiton ou au sisal selon le résultat voulu, demande un coup de main qu’on ne trouve pas dans les manuels. Et l’huile finale - de tung, de lin, parfois un mélange maison dont Lucien refuse de donner la composition - change tout dans la teinte finale et la résistance.

Sur l’établi, ce jour-là, des planches d’épicéa séchées trois ans à l’air libre attendent leur tour. À côté, des essais sur du hêtre, du frêne, même un peu de mélèze. Chaque essence réagit autrement. Le hêtre, par exemple, brûle vite et profond ; il faut être très précis. Le frêne donne une texture plus ouverte, presque pelucheuse. L’épicéa - son préféré - garde ce contraste très net entre les fibres dures du bois d’hiver et les zones tendres du bois d’été. Une fois brûlé, on dirait que le veinage a été creusé au burin.

Ce qu’il fait avec

Lucien produit du mobilier, surtout. Des tables basses, des consoles, des bancs, parfois des panneaux muraux pour des architectes d’intérieur qui veulent une pièce sombre et tactile dans un projet. Il refuse les commandes de bardage extérieur - “il y a des entreprises qui font ça mieux que moi, en industriel” - et préfère se concentrer sur les pièces où le bois brûlé devient un objet, pas un revêtement.

Une console qu’on a vue dans son atelier nous est restée en tête. Plateau d’épicéa noir charbon, brossé fin, posé sur un piétement en acier brut soudé à la main. Comptez 2 800 euros. C’est cher pour ce que c’est, et pas cher pour ce que c’est aussi - tout dépend de votre point de vue sur l’artisanat. Ses pièces se trouvent dans une poignée de galeries à Paris et à Lyon, et il vend aussi en direct depuis l’atelier sur rendez-vous.

Le travail s’inscrit dans une tradition de revalorisation des essences locales qu’on voit émerger un peu partout en France. On en parlait dans notre papier sur les cinq ateliers de céramique français à connaître - cette même idée que la matière première qu’on a sous les pieds vaut largement celle qu’on importe. Et la parenté avec d’autres maisons de patrimoine, comme la manufacture Pinton à Felletin, saute aux yeux : un savoir-faire ancré dans son territoire, qui se réinvente sans s’agripper au passé.

Pourquoi ça marche

Le bois brûlé connaît un vrai retour depuis cinq ou six ans. Les architectes l’utilisent pour des bardages contemporains, les décorateurs en glissent des éléments dans des intérieurs minimalistes, on en voit jusque dans des restaurants à Paris (la salle à manger de certains hôtels-galeries intègre désormais des panneaux yakisugi). Pourquoi maintenant ? Probablement parce que cette esthétique sombre, profondément texturée, fait contrepoids à la blancheur lisse des intérieurs scandinaves dont on est tous un peu lassés. Et parce qu’un objet qui sent encore légèrement le feu, des semaines après sa fabrication, raconte quelque chose qu’un meuble verni ne racontera jamais.

Reste que tout le monde n’a pas le geste. Lucien voit passer des stagiaires qui partent au bout de quinze jours - “ils croient que c’est cool de brûler du bois, ils découvrent que c’est surtout du brossage et de la patience”. L’atelier produit une cinquantaine de pièces par an, pas plus. Il pourrait sous-traiter, agrandir, prendre un compagnon. Il n’en a pas envie. “Le moment où je passe la flamme, c’est le seul que je ne veux pas déléguer.”

On est ressortis avec les vêtements qui sentaient le feu de cheminée pendant trois jours. Pas désagréable, en réalité.

Léa

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