Soyons honnêtes : pendant longtemps, le mot macramé nous donnait des boutons. Il évoquait la suspension pour plante verte en jute râpeux, la chouette aux yeux en perles de bois, la maison de campagne d’une tante qui n’avait rien jeté depuis 1978. Et puis Instagram est passé par là, vers 2016, avec ses murs blancs et ses tentures crème à franges sur fond de monstera. On a eu droit à l’overdose inverse.
Sauf que ce n’est pas de ça qu’on veut parler ici.
Il existe une autre histoire du textile accroché au mur, beaucoup plus exigeante, et elle revient en ce moment avec une force qu’on n’avait pas vue depuis longtemps. Celle des artistes qui ont décidé, il y a soixante ans, qu’un fil pouvait valoir un coup de pinceau.
Quand la tapisserie a quitté le métier
Pour comprendre, il faut remonter aux années 60. À Lausanne, une biennale internationale de la tapisserie voit débarquer une génération qui refuse le carton, le cadre, la surface plane. La Polonaise Magdalena Abakanowicz y montre ses Abakans, d’énormes formes en sisal qui pendent du plafond comme des organes ou des peaux. Sheila Hicks, Américaine installée à Paris depuis 1964, tord, enroule, ligature des écheveaux de laine et de lin. La Suisse Françoise Grossen noue des cordages épais comme des bras (du macramé, techniquement, mais à une échelle qui n’a plus rien à voir avec la suspension pour ficus).
On en parlait dans notre papier sur le tissage contemporain et sa bascule vers la création plastique : c’est à ce moment-là que le textile cesse d’être un art “appliqué”. Il devient un médium. Point.
Et la Colombienne Olga de Amaral, dans tout ça ? Elle pousse le curseur encore plus loin. Ses Brumas, des milliers de fils de coton enduits de gesso et de peinture, suspendus en rideaux, qui changent de couleur selon l’endroit où l’on se tient. Ceux qui ont vu sa rétrospective à la Fondation Cartier, boulevard Raspail, fin 2024, s’en souviennent encore. On a passé une heure à tourner autour. Pas une minute de trop.
Ce qui a changé dans nos intérieurs
Le retour actuel n’a pas grand-chose à voir avec la vague bohème d’il y a dix ans. Ce qu’on voit chez les galeristes et dans les appartements qui ont du goût, ce sont des pièces lourdes, épaisses, parfois franchement brutes. De la laine non cardée. Du lin teint à la garance. Du crin. Des cordes de chanvre de trois centimètres de diamètre, nouées serré.
Une tenture textile, c’est aussi tout ce que le tableau encadré ne sait pas faire. Elle absorbe le son (dans un séjour haut de plafond au parquet nu, la différence s’entend dès le premier dîner). Elle bouge légèrement quand on ouvre une fenêtre. Elle attrape la lumière rasante de fin d’après-midi et projette des ombres qui se déplacent au fil de l’heure. Et elle a un poids physique, une présence, que la toile sous verre n’a jamais.
Mais attention au piège. Une grande pièce textile mal placée, c’est vite un rideau égaré sur un mur. Il lui faut de l’espace autour, un mur calme, et idéalement une source de lumière latérale plutôt qu’un spot plein axe qui écrase tous les reliefs.
Qui regarder, où acheter
Côté artistes en activité, le paysage français est plus vivant qu’on ne le croit. Lisa Thevenon travaille depuis son atelier de Linselles, près de Lille, des sculptures de corde qui empruntent au macramé sans jamais y ressembler vraiment : des volumes massifs, presque primitifs, réalisés sur mesure. On aime beaucoup. D’autres, formés au tissage d’Aubusson ou passés par l’École Duperré, mélangent tapisserie de basse-lisse et nouage libre, avec des résultats inégaux (certains tombent dans le décoratif mou, d’autres signent des pièces qui tiendraient sans problème dans un musée).
Pour les prix, il faut être lucide. Une pièce d’artiste reconnu, de format moyen, démarre rarement sous les 2 000 euros, et grimpe vite au-delà de 5 000 pour un grand format. Les œuvres historiques de Hicks ou de Grossen se négocient chez les galeristes et en ventes aux enchères à des niveaux qui n’ont plus rien de domestique. Sur 1stDibs, les grandes tentures sculpturales vintage des années 70, souvent non signées, se trouvent entre 1 500 et 4 000 euros. Et entre les deux, une foule de créateurs indépendants proposent du sur-mesure autour de 600 à 1 500 euros.
Faut-il fuir les tentures à 49 euros des grandes enseignes ? Pas forcément. Mais ne vous racontez pas d’histoire : c’est du décor, pas une pièce.
Accrocher sans cadre, concrètement
Le premier réflexe, c’est la tringle en bois flotté. On vous le déconseille, sauf si vous habitez vraiment au bord de l’océan. Une barre en laiton brossé ou en chêne huilé, discrète, fait mieux le travail. Pour les grands formats, certains artistes cousent un fourreau au dos et livrent un rail invisible : c’est le montage le plus propre, la pièce semble flotter à deux centimètres du mur.
Deux règles de conservation, apprises à nos dépens. Le soleil direct décolore une laine teinte naturellement en une seule saison, même derrière une vitre. Et la poussière s’installe dans les nœuds bien plus vite qu’on ne l’imagine : un passage d’aspirateur à faible puissance, avec une gaze tendue sur l’embout, tous les deux ou trois mois. Ça paraît maniaque. Ça ne l’est pas.
Reste la question de l’association. Une sculpture textile à côté d’un papier peint panoramique ? Non, les deux se battent pour le même mur et personne ne gagne. En revanche, sur un enduit à la chaux légèrement nuancé, ou contre une boiserie peinte dans un ton sourd, la fibre respire. Elle a besoin de ce silence autour d’elle.
On ne sait pas si l’engouement actuel tiendra dix ans. Probablement pas au même niveau. Mais les pièces sérieuses, celles qui ont été pensées comme des sculptures et pas comme des accessoires, n’ont aucune raison de vieillir plus mal qu’une toile. Certaines tentures de Sheila Hicks ont plus de soixante ans. Personne n’a songé à les décrocher.



