Vingt-deux mètres carrés, quatrième étage sans ascenseur, rue des Martyrs. La porte s’ouvre et la première chose qu’on remarque, ce n’est pas l’exiguïté. C’est l’odeur de cire. Puis un banc en chêne massif qui court sous la fenêtre, d’un mur à l’autre, et sur lequel on s’assoit sans y penser parce qu’il n’y a de toute façon rien d’autre.
J’ai longtemps cru que le raffinement était une question de mètres carrés. Qu’il fallait du recul pour apprécier une moulure, de la hauteur pour qu’un lustre respire, et qu’en dessous de quarante mètres on faisait de l’aménagement, pas de la décoration. Trois visites, étalées sur un peu plus d’un an, m’ont fait changer d’avis. Aucune ne ressemble aux deux autres. C’est justement ce qui m’intéresse.
Rue des Martyrs : le menuisier avant le décorateur
La propriétaire est costumière à l’Opéra-Comique, elle vit là depuis 2019, et elle a fait un choix que très peu de gens osent : presque tout le budget est passé dans la menuiserie. Pas dans le mobilier. Dans le bois fixé aux murs.
Le banc sous la fenêtre cache trois tiroirs profonds. Le lit est une alcôve fermée par un rideau de lin lavé couleur mastic, glissé sur une tringle en laiton brut. La cuisine tient sur 1,80 mètre linéaire, façades en chêne huilé sans poignées, plan de travail en pierre de Comblanchien récupéré chez un marbrier de Montreuil (une chute, payée 240 euros, ce qui pour de la pierre de Bourgogne relève du miracle). Au total, l’ébéniste a facturé un peu moins de 14 000 euros. C’est beaucoup. C’est aussi le prix d’une cuisine équipée moyenne chez un grand distributeur, et là, le bois tiendra quarante ans.
Ce qui frappe, surtout, c’est le vide. Deux chaises Thonet dépareillées, une lampe Akari de Noguchi posée par terre. Point. Le sol - un parquet point de Hongrie décapé et simplement ciré - n’est jamais interrompu par un pied de meuble, parce que tout est suspendu ou encastré. On en parlait dans nos astuces de décorateurs pour gagner en volume : le sol dégagé agrandit plus sûrement qu’un miroir. Ici, c’est poussé à l’extrême, et ça fonctionne.
On aime moins la salle d’eau, carrelée d’un zellige vert bouteille très 2021. Joli, mais déjà daté.
Le deux-pièces de Hugo Toro : un voyage en wagon
Changement total de registre. L’architecte d’intérieur Hugo Toro a longtemps vécu dans un deux-pièces traversant d’environ 53 mètres carrés, qu’il avait pensé comme une suite de voitures de train. Chaque pièce, un wagon. Chaque wagon, une destination.
L’idée pourrait sembler gadget. Elle ne l’est pas, parce qu’elle règle le problème numéro un des appartements parisiens en longueur : cette impression de couloir qu’on subit au lieu de l’habiter. En assumant la succession - boiseries laquées, couleurs saturées qui changent d’une pièce à l’autre, portes qui cadrent la vue suivante - Toro transforme la contrainte en récit. On ne traverse pas l’appartement. On voyage dedans.
C’est exactement la logique des hôtels qui soignent leur mise en scène. On retrouve la même grammaire que celle décrite à propos de la scénographie d’hôtel, où chaque espace doit raconter quelque chose plutôt que simplement accueillir.
Est-ce reproductible chez soi ? Partiellement. La laque sur mesure et les boiseries dessinées, il faut les budgéter. Mais le principe de base - une couleur franche par pièce, pensée comme une séquence et non comme une collection de coups de cœur - ne coûte que quelques pots de peinture. L’appartement a d’ailleurs été remis en vente il y a quelque temps autour de 440 000 euros, et les photos de l’annonce ont circulé bien au-delà des cercles immobiliers. Signe que les gens avaient envie de voir autre chose que du blanc cassé.
Sous les toits du 5e : l’art de ne pas tout montrer
Dernier arrêt, et le plus modeste en apparence. Une ancienne chambre de bonne réunie avec sa voisine, rue Monge, qui fait aujourd’hui 27 mètres carrés au sol mais nettement moins en surface habitable réelle, à cause des rampants. Il y vit un couple de libraires. Évidemment.
Là où la plupart des gens peindraient tout en blanc pour « agrandir », eux ont fait l’inverse. Les rampants sont passés dans un brun tabac très profond, presque un marron glacé, et le mur droit reste en chaux naturelle, légèrement ocrée. Résultat : le toit disparaît. L’œil ne lit plus la pente, il lit une masse sombre qui recule, et la pièce paraît plus haute qu’elle ne l’est. Contre-intuitif. Redoutablement efficace.
Les livres, eux, sont partout mais jamais en vrac. Une bibliothèque basse sur toute la longueur du mur droit, à hauteur d’assise, pas plus. Au-dessus, rien. Pas d’étagères jusqu’au plafond, pas de cadres. Le couple m’a expliqué qu’ils avaient essayé la bibliothèque toute hauteur la première année et qu’ils étouffaient littéralement. Ils ont scié les montants au deuxième hiver.
Le mobilier vient presque intégralement de la seconde main : une table de ferme raccourcie, un fauteuil de Pierre Guariche regarni par un tapissier du 14e (environ 600 euros de réfection, tissu compris), un tapis berbère chiné aux puces de Vanves. Pour ceux qui voudraient suivre la même voie, notre guide pour chiner du mobilier vintage sans se faire avoir évite quelques pièges coûteux.
Ce que ces trois-là ont en commun
Pas grand-chose, en réalité, et c’est rassurant. Un intérieur quasi monacal, un autre saturé de couleurs, un troisième qui mise sur l’ombre. Aucune recette.
Mais un point revient dans les trois cas, et je ne l’avais jamais formulé aussi clairement avant ces visites : chacun a renoncé à quelque chose. À la table à manger, au canapé, à la télévision, à la chambre séparée. Les petits appartements ratés sont presque toujours ceux qui essaient de tout caser, en miniature, comme une maison de poupée d’un trois-pièces standard. Les réussis ont fait des choix, parfois radicaux, et les assument sans s’excuser.
Reste une question que je me pose encore. Ces intérieurs sont habités par des gens qui ont l’œil - une costumière, un architecte, deux libraires. Est-ce qu’on peut vraiment faire raffiné en petit quand on n’a ni le métier, ni le budget menuiserie ? Je crois que oui. Mais ça demande d’accepter de vivre avec moins d’objets que ce qu’on voudrait, et ça, franchement, c’est la partie la plus difficile.



