Dans mon premier appartement parisien, rue du Faubourg-Poissonnière, il y avait une cheminée en marbre gris Sainte-Anne et un mot du syndic scotché dans le hall : conduits non tubés, feux interdits. J’ai mis deux ans à savoir quoi faire de ce trou noir au milieu du salon. Deux ans de bougies chauffe-plat, d’un ficus qui a dépéri, puis d’une pile de magazines qui prenait la poussière.
Le problème d’une cheminée éteinte, c’est qu’elle reste le centre de la pièce. Les canapés se tournent vers elle, le miroir trône au-dessus, tout s’organise autour - et au milieu, rien. Un âtre vide de soixante centimètres de large, souvent noirci, parfois bouché par une plaque de contreplaqué peinte en blanc par le propriétaire précédent (le pire cas de figure, on y revient).
Alors on fait quoi ? Il existe en gros trois familles de réponses. Remettre une flamme sans conduit. Assumer le vide et le travailler. Ou s’occuper enfin du manteau, quitte à en ajouter un là où il n’y en a pas. Je les ai toutes essayées, chez moi ou chez des amis, avec des fortunes diverses.
La flamme sans le conduit
Commençons par ce qui tente tout le monde : le bioéthanol. Un brûleur en inox qu’on pose dans l’âtre, un litre de combustible, une allumette longue, et voilà une vraie flamme, jaune, mobile, qui danse. Sur le papier, c’est parfait. On trouve des blocs brûleurs à insérer dès 250 euros, et les modèles sérieux - ceux d’EcoSmart Fire, par exemple - grimpent facilement au-delà de 1 500.
Dans la vraie vie, j’ai des réserves. Ça chauffe peu, ça consomme vite (comptez un litre pour deux à trois heures, à quatre ou cinq euros le litre quand le produit est correct), et la combustion charge l’air de la pièce : il faut aérer, ce qui en janvier est un peu contradictoire. Une amie architecte s’en sert six fois par an, pour les dîners. Elle dit que c’est le bon usage. Un accessoire de soirée, pas un chauffage. Et jamais, jamais de recharge sur un brûleur encore tiède.
L’autre piste, plus récente, m’a surprise. Les foyers électriques à vapeur d’eau - la technologie Opti-myst de Dimplex a ouvert la voie - projettent une brume très fine éclairée par des LED. De loin, c’est troublant. La « fumée » monte, hésite, se tord. De près on voit le truc, évidemment, et il manque le crépitement, l’odeur, la chaleur sur les tibias. Mais aucun risque, pas de combustible à stocker, un simple branchement sur prise. Entre 600 et 1 500 euros selon la largeur de la cassette. Honnêtement ? Je préfère ça au bioéthanol dans un appartement avec des enfants ou un chat.
On passe en revanche sur les écrans à flammes filmées. Non.
Travailler le vide
C’est l’option que je défends le plus, et la moins chère. Elle demande simplement d’arrêter de considérer l’âtre comme un manque.
Premier geste : retirer la plaque de contreplaqué, si plaque il y a. Derrière, on découvre presque toujours un contrecœur en fonte ou des briques réfractaires noircies, et c’est beau. Un coup de brosse métallique, une couche de pâte à fourneau pour la fonte (une dizaine d’euros en droguerie), et le fond retrouve une profondeur mate que n’importe quelle peinture envierait. Pensez seulement à faire poser une trappe ou un ballon obturateur dans le conduit, sinon la chaleur du salon file par le toit.
Si le fond est irrécupérable, on le rhabille. J’ai vu chez un couple de Lyonnais, quai Saint-Vincent, un foyer entièrement tapissé de zelliges noirs : la lumière des bougies s’y accroche comme sur une eau. Des carreaux de ciment anciens font aussi très bien l’affaire, à condition de rester dans une seule teinte. Certains tentent l’enduit minéral façon béton ciré sur le sol de l’âtre ; sur une si petite surface, les défauts dont on parlait ne pèsent pas lourd, et le résultat est sobre.
Ensuite, que poser dedans ? Les bougies, oui, mais en masse. Trois bougies piliers dans un âtre, ça fait veillée triste. Quinze, de hauteurs différentes, sur un plateau de laiton qui renvoie la lueur, et vous avez une présence. Les bûches de bouleau empilées au cordeau, je n’y arrive plus : vu mille fois, et le bouleau n’a jamais brûlé dans une cheminée parisienne. Un seul objet fort fonctionne mieux. Une grande jarre en grès. Une sculpture. Une paire de chenets anciens, tout seuls, astiqués, comme s’ils attendaient.
Et le manteau, dans tout ça ?
On l’oublie parce qu’on fixe le trou. Or c’est lui, le meuble. Un manteau Louis-Philippe en marbre noir de Belgique ou un Louis XV en brèche violette, c’est de la sculpture architecturale, et la tablette mérite mieux qu’un alignement de cadres photo et la box internet.
Ma règle : asymétrie et peu d’objets. Un miroir posé plutôt qu’accroché, légèrement décentré. Une lampe d’un seul côté. Trois livres couchés. Le marbre fait le reste, surtout s’il dialogue avec un peu de métal - c’est toute la logique du trio qu’on décrivait dans notre papier sur la laque, le laiton et le marbre. Un bougeoir en laiton patiné sur une tablette veinée, et la cheminée redevient ce qu’elle était au XIXe siècle : l’endroit où l’on pose ce qu’on a de plus beau.
Et si vous n’avez pas de cheminée du tout ? Certains en ajoutent. Aux puces de Saint-Ouen, du côté de Paul Bert Serpette, comme chez les revendeurs de matériaux anciens, on trouve des manteaux déposés à partir de 800 euros environ pour un modèle simple en marbre, nettement plus pour une pièce sculptée. Adossé à un mur plein, sans conduit, purement décoratif. Je trouvais l’idée absurde. Puis j’ai vu le résultat dans un appartement des années 70, plafond bas, murs lisses, aucun caractère : le manteau donnait d’un coup un axe à la pièce. Un faux, donc, mais un faux qui assume. Ça m’a moins gênée que prévu.
Ce qu’on évite
Les guirlandes LED en boule au fond du foyer. Le faux feu en papier crépon. La bibliothèque encastrée dans l’âtre, qui condamne tout retour en arrière et fait surtout bibliothèque mal placée. Et le blanc intégral - manteau, fond, tablette repeints du même blanc que les murs - qui efface la cheminée sans la supprimer : elle devient une bosse.
Chez moi, finalement, rue du Faubourg-Poissonnière ? Le contrecœur brossé, noir, nu. Une vasque en grès chamotté achetée à un potier de La Borne. Et, les soirs d’hiver, une dizaine de bougies dedans. Ce n’était pas un feu. Mais on se tournait vers elle quand même.



