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  1. Art de vivre/

Week-end design : 3 hôtels où chaque chambre est une exposition

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Sommaire

On a longtemps cru qu’un bon hôtel, c’était une chambre propre, une moquette neutre et un tableau vaguement abstrait au-dessus du lit. Puis quelques adresses ont commencé à traiter leurs murs comme des cimaises, leurs couloirs comme des salles d’accrochage, leurs suites comme des environnements. Le résultat change tout. On ne dort plus dans un hôtel, on s’installe dans une œuvre - le temps d’une nuit ou d’un week-end.

Voici trois adresses qui poussent l’idée jusqu’au bout. Chacune à sa façon, chacune avec sa grammaire. Aucune ne cherche à impressionner pour le plaisir.

Le Grand Mazarin, Paris : près de 500 pièces, et aucune accrochée par hasard

On en parlait déjà dans notre sélection d’adresses déco parisiennes confidentielles, mais Le Grand Mazarin mérite son chapitre à lui. L’adresse a ouvert fin 2023, au coin de la rue de la Verrerie et de la rue des Archives. Martin Brudnizki - designer suédois, plutôt habitué aux clubs londoniens - l’a voulu en salon littéraire revisité. Avec ses coquillages brodés, ses homards imprimés sur les tissus, ses rideaux à frange qu’on croirait sortis d’un théâtre de marionnettes début XIXe. C’est excessif. C’est parfaitement maîtrisé.

Mais ce qui change tout, ici, c’est le regard d’Amélie du Chalard. La galeriste (on connaît son Art House rue de Turenne) a été appelée pour composer une collection qui ne ressemble à aucune autre collection d’hôtel. Près de cinq cents œuvres - tableaux, sculptures, céramiques, mobilier d’époque - réparties dans les soixante et une chambres, les couloirs, le restaurant, le bar. On passe d’une huile sur toile des années 70 à un grès contemporain, d’un dessin de nu à une pièce de design brutaliste. Rien n’est didactique, rien n’est légendé. On croise, on s’arrête, on repart.

Les artisans mobilisés par Brudnizki portent tous le label Entreprises du Patrimoine Vivant : Pierre Frey pour les tissus, Pinton pour les tapis, les ateliers Gohart pour les peintures décoratives, Art de Lys pour les ciels de lit en tapisserie. C’est cousu, tendu, verni à la main. Ça se sent.

Prix à partir d’un peu plus de 800 euros la nuit. Ce n’est pas donné. Mais on y dort à quinze minutes du Centre Pompidou, entouré de choses qu’on ne reverra pas - sauf à y retourner.

La Folie Barbizon : un hôtel conçu à vingt mains

À une heure de Paris, en lisière de la forêt de Fontainebleau, La Folie Barbizon a rouvert en 2025 après une métamorphose pilotée par Marion Collard (architecte d’intérieur) et Sarah Valente (directrice artistique, fondatrice de la Greenline Foundation). Le projet est né pendant le confinement, sous l’impulsion de Lionel Bensemoun. Le pari de départ : confier chacune des vingt et une chambres à un créatif différent.

Résultat, vingt et un univers autonomes. Une chambre peut avoir une tête de lit sculptée à la gouge par un ébéniste formé aux Gobelins, la suivante des fresques florales réalisées à la main par une peintre de Pantin, la troisième un vitrail végétal commandé à un atelier de Vincennes. Des teintes profondes - terracotta, vert sapin, bleu d’encre - choisies au cas par cas. Du mobilier chiné dans la région, du tissu bouclé, des céramiques posées en vrac sur les cheminées. C’est dense, assumé, parfois presque trop. On aime ça.

Ce qui sauve la Folie d’un effet catalogue, c’est que les artistes ne se contentent pas d’avoir livré leur chambre : ils reviennent. Chaque week-end, l’hôtel accueille des résidences, des expositions, des ateliers de céramique, des concerts à vingt personnes dans la véranda. On y croise Marie qui finit une fresque au rez-de-chaussée, Thomas qui monte son vernissage dans le salon.

Petite mise en garde : si vous cherchez un hôtel de luxe classique, lisse, avec majordome et champagne de bienvenue, ce n’est pas la bonne adresse. La Folie est bancale, vivante, et parfois bruyante. C’est précisément son intérêt.

Villa San Michele, Florence : la Renaissance, version hôtel habité

Cap sur Fiesole, la colline qui domine Florence. Un ancien monastère du XVe siècle, devenu hôtel il y a plusieurs décennies, ferme ses portes dix-huit mois pour travaux. Il rouvre le 28 avril 2026. La façade - qu’on attribue à l’école de Michel-Ange, même si la paternité reste débattue - est restée intacte. Les cloîtres, les loggias, la chapelle d’origine non plus. Tout le reste a été repensé par Luigi Fragola Architects, qui a transformé les trente-neuf chambres en un exercice d’équilibre entre mémoire et présent.

Les pièces jouent la carte de la sobriété tuscane : enduits à la chaux, terrazzo traditionnel au sol, mobilier bas, textiles écrus. Aucune chambre ne cherche à rivaliser avec le décor. Ce qu’on regarde vraiment, ce sont les fragments : un bas-relief incrusté dans une alcôve, un dessin d’architecte encadré dans un couloir, un miroir vénitien piqué qu’on n’a surtout pas restauré.

La surprise se trouve dans le jardin secret, redessiné par le studio florentin Luca Ghezzi : l’entrée du nouveau spa Guerlain est ornée d’une fresque peinte à la main par l’artiste Elena Carozzi. Une composition végétale, vaguement surréaliste, en dialogue avec les oliviers du parc. On peut passer devant plusieurs jours avant de la voir vraiment. C’est toute la différence entre une déco et une œuvre.


Trois façons de faire, donc. Le Marais qui collectionne, Barbizon qui cohabite, Fiesole qui restaure. Aucune n’essaie de transformer la chambre en scénographie totale (on en avait parlé dans notre papier sur la scénographie d’hôtel, qui pousse parfois le concept jusqu’à la saturation). Ici, l’art reste un habitant parmi d’autres. Il prête un regard, il ne l’impose pas.

Et c’est peut-être ça, la vraie leçon : une chambre réussie ne se regarde pas comme un décor. Elle se traverse.

Léa

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