L’été, tout le monde court vers la mer. On comprend. Mais il y a une autre manière de voyager, plus lente, où l’on choisit une ville pour un seul bâtiment, une chaise, une salle plongée dans la couleur. Le design se prête mal aux cartes postales - il faut le voir de près, tourner autour, s’asseoir dessus quand c’est permis. Voici cinq musées européens qui valent le détour cet été. Pas les plus évidents, pas forcément. Ceux qui restent en tête longtemps après.
Vitra Design Museum, Weil am Rhein
Commençons par le plus spectaculaire. À la frontière entre l’Allemagne, la Suisse et la France, à quelques minutes de Bâle, le campus Vitra ressemble à un parc d’attractions pour amateurs d’architecture. Le musée lui-même, une masse blanche tordue signée Frank Gehry, date de 1989 et n’a rien perdu de son culot. Autour, une caserne de pompiers de Zaha Hadid (sa première réalisation construite), un pavillon de Tadao Ando, des bâtiments de Herzog & de Meuron et de SANAA. On passe la journée à marcher d’un chef-d’oeuvre à l’autre, le nez en l’air.
Cet été, l’événement s’appelle Verner Panton. Le Schaudepot, cette réserve visible où s’alignent des centaines de chaises comme dans une bibliothèque, accueille jusqu’au printemps 2027 une rétrospective du designer danois pour le centenaire de sa naissance. “Form, Colour, Space” - le titre dit tout. La Panton Chair, la Cone Chair, les lampes Flowerpot, et surtout ces environnements totaux où le sol, les murs et le plafond fondent dans un même dégradé de couleurs. Un ruban chromatique traverse toute la salle. On ressort la rétine saturée, ravi.
Design Museum, Londres
Le plus grand musée au monde entièrement consacré au design tient dans un ancien pavillon des années 60 à Kensington, réhabilité par OMA et John Pawson en 2017. L’intérieur est de Pawson, ce qui se sent : une sobriété presque monacale, des lignes qui ne crient jamais. La collection permanente, gratuite, rassemble près de mille objets du XXe et du XXIe siècle. Mobilier, graphisme, mode, transports, tout y passe.
Ce qu’on aime ici, c’est la manière dont le musée traite le design comme un fait de société, pas comme une galerie d’objets précieux. Une console de jeu voisine avec une chaise Eames, une affiche de manifestation avec un flacon de parfum. C’est vivant, un peu bordélique dans le bon sens. Et si vous prolongez le séjour, Londres regorge d’hôtels pensés au millimètre, du genre de ceux dont chaque chambre ressemble à une exposition.
Triennale Milano
Milan sans le Salone, c’est presque plus agréable. En été, la ville respire, et la Triennale, ce palais rationaliste posé au bord du parc Sempione, retrouve son calme. À l’intérieur, le Museo del Design Italiano déroule plus de quatre cents pièces qui racontent un siècle de génie italien : les lampes, les radios, les machines à écrire, les fauteuils qui ont fait la réputation du pays. Castiglioni, Sottsass, Magistretti, Ponti. On connaît les noms, on redécouvre les objets.
La programmation temporaire vaut toujours le coup d’oeil, et le café-restaurant sous la verrière est une adresse en soi. Prévoyez du temps pour le jardin de sculptures autour du bâtiment. Milan cache ses charmes, il faut savoir ralentir pour les trouver.
Designmuseum Danmark, Copenhague
Changement d’ambiance. À Copenhague, le musée du design occupe un ancien hôpital royal du XVIIIe siècle, dans le quartier aristocratique de Frederiksstaden, à deux pas du port. L’écrin rococo tranche joliment avec ce qu’il abrite : la plus belle collection de design danois qui soit. Les chaises de Wegner, de Finn Juhl, de Kaare Klint alignées comme une leçon de sobriété. On comprend en une visite pourquoi le monde entier copie les Scandinaves depuis soixante-dix ans - et pourquoi personne n’y arrive vraiment. On en parlait déjà à propos du duel entre épures nordique et japonaise, deux écoles qui se ressemblent de loin et s’opposent de près.
Le vrai bonheur, c’est la cour intérieure transformée en jardin. Un café, des transats, des rosiers. On y prend un verre entre deux salles, et on oublie l’heure. C’est peut-être ça, le luxe danois : ne pas se presser.
Het Nieuwe Instituut, Rotterdam
Le moins connu de la liste, et sans doute le plus surprenant. Rotterdam, ville reconstruite, ville de béton et d’audace, abrite le musée national néerlandais d’architecture, de design et de culture numérique. Le bâtiment, une longue barre vitrée, ne paie pas de mine depuis la rue. Dedans, on croise des projets qui interrogent le design de demain plutôt que celui d’hier - une approche plus intellectuelle, parfois exigeante, jamais ennuyeuse.
Mais la vraie raison de venir, c’est la maison Sonneveld. À dix minutes à pied, cette villa fonctionnaliste de 1933, meublée d’origine jusqu’aux couverts, se visite comme si les propriétaires venaient de sortir. Un manifeste habité du mouvement moderne, avec ses lignes Bauhaus et ses couleurs douces. Rares sont les musées qui vous laissent entrer dans une époque à ce point.
Cinq musées, cinq manières de regarder le design. Le point commun ? Aucun ne se contente d’exposer des objets sous vitrine. Ils racontent une histoire, celle d’une manière de vivre, de s’asseoir, de s’éclairer, de recevoir. Et si l’envie vous prend, en rentrant, de refaire votre salon, sachez que les plus belles idées ne viennent pas toujours des grandes enseignes - Paris regorge d’adresses confidentielles que les magazines ne mentionnent jamais. L’été, après tout, c’est fait pour rapporter des idées.



