Il y a une semaine, en marge d’Art Basel Paris, une amie galeriste m’a sorti une phrase qui ne m’a plus lâchée : “Les hôtels achètent de l’art comme ils achètent des serviettes. Au mètre.” C’était méchant. C’était surtout assez juste. Aujourd’hui, le moindre établissement à quatre étoiles affiche sa “collection”, son “parcours artistique”, parfois même un curateur maison. Dans les faits ? Trois sérigraphies sous plexi, une sculpture en résine dans le lobby et un QR code qui renvoie vers une boutique en ligne.
Et puis il y a les autres. Ceux où l’on pousse la porte de sa chambre et où l’on se demande, un peu gêné, si on a vraiment le droit de poser sa valise à côté de ce qui est accroché là.
On en avait visité trois au printemps, dans notre week-end design entre Paris, Barbizon et Florence. Voici la suite, avec un critère tout bête : l’art doit tenir debout tout seul. Si on retire l’hôtel autour, reste-t-il quelque chose à regarder ?
Le Coucou, Méribel : un décorateur qui collectionne
Pierre Yovanovitch n’a pas confié l’accrochage à une agence. Il a choisi lui-même, pièce par pièce, ce qu’on verrait au Coucou à son ouverture en 2019. Plus de cent soixante œuvres. Claude Viallat, Eduardo Chillida, Alexander Calder - mais ce n’est pas un catalogue de noms qu’on aligne pour rassurer l’assureur, c’est un regard. Celui d’un homme qui vit avec ses tableaux et qui a visiblement eu du mal à s’en séparer.
Le geste le plus fort est au plafond. Matthieu Cossé a peint la coupole d’une fresque aux couleurs passées, presque enfantine. On lève la tête en rentrant du ski, les chaussettes encore humides, et on reste planté là une bonne minute.
Ce qu’on aime : les quelque cent trente pièces de mobilier et de luminaires dessinées pour le lieu parlent la même langue que les œuvres. Bois blond, courbes molles, laine bouillie, éclats de rouge. Rien n’est posé pour remplir. Ce qu’on aime moins, c’est le tarif en février, qui réserve l’expérience à une poignée de gens. Le bar, lui, accueille qui veut bien s’asseoir (et commander quelque chose, évidemment).
The Thief, Oslo : l’hôtel qui emprunte au musée
À Tjuvholmen - “l’îlot du voleur”, d’où le nom - l’hôtel voisine avec le musée Astrup Fearnley, cette voile de verre et de bois signée Renzo Piano. Les deux appartiennent à la même galaxie : Petter Stordalen, propriétaire de l’hôtel, soutient le musée, et un accord permet à The Thief d’emprunter des pièces de la collection pour les accrocher dans ses couloirs. La sélection, c’est Sune Nordgren qui l’a faite, ancien directeur du Musée national d’art de Norvège. On y croise Warhol, Charles Ray, une gravure de la reine Sonja (oui, la reine de Norvège fait de l’estampe, et plutôt bien). Julian Opie a signé les vidéos des ascenseurs. Ses petits bonhommes qui marchent en boucle, on pourrait les regarder monter et descendre toute la soirée.
Mais le vrai luxe est ailleurs : l’entrée du musée est offerte aux clients. On traverse le quai, on passe une heure devant le Michael Jackson doré de Jeff Koons ou la vache coupée en deux de Damien Hirst, on revient boire un verre sur le toit. Côté déco pure, l’hôtel joue un chic scandinave un peu sombre, velours, laiton, moquette épaisse. Pas révolutionnaire. Le dialogue avec le musée, en revanche, l’est.
Villa La Coste, Provence : sortir de sa chambre, entrer dans l’expo
Ici, le problème est pris à l’envers. Château La Coste, au nord d’Aix-en-Provence, est d’abord un domaine viticole devenu parc de sculptures à ciel ouvert. Tadao Ando a dessiné le centre d’art, Jean Nouvel le chai, Frank Gehry un pavillon de musique. Louise Bourgeois a posé une de ses araignées accroupie au-dessus d’un bassin, et rien que pour elle, le détour se justifie.
L’hôtel, ouvert en 2017, se résume à une trentaine de villas éparpillées sur la colline. Il y a des œuvres à l’intérieur, bien sûr. Sauf que l’essentiel se passe dehors : on referme la porte de sa chambre et on est déjà dans le parcours. Comptez deux bonnes heures de marche entre les vignes et les chênes verts, davantage si on s’attarde (on s’attarde). Notre réserve : le week-end, le domaine déborde de visiteurs, et la sensation de collection privée s’évapore entre deux groupes. Allez-y en semaine, hors saison. Novembre, tiens.
21c, Louisville : là où tout a commencé
Petit saut outre-Atlantique, parce que c’est au Kentucky que le modèle a pris forme. En 2006, deux collectionneurs, Laura Lee Brown et Steve Wilson, ouvrent à Louisville un hôtel de 91 chambres greffé sur des entrepôts du XIXe siècle. Plus de 800 mètres carrés de salles d’exposition, gratuites, ouvertes jour et nuit - y compris à ceux qui ne dorment pas là. Le 21c Museum Hotel a depuis essaimé dans plusieurs villes américaines. Les expos tournent, montées par une équipe curatoriale qui ne craint pas les sujets qui fâchent. On n’est pas toujours d’accord avec leurs choix. C’est plutôt bon signe.
Ce que Louisville a compris avant tout le monde, c’est qu’une collection d’hôtel ne vaut que si elle sort du cercle des clients. Sinon, ça reste de la décoration chère.
Les imposteurs, comment les repérer
Bon, et au moment de réserver, comment faire le tri ? Quelques indices glanés au fil des nuits. Les œuvres sont signées et datées quelque part : un cartel discret, un livret dans la chambre, un réceptionniste capable d’en parler sans lire une fiche. L’accrochage bouge, au moins de temps en temps. Les formats ne tombent pas tous pile au-dessus de la tête de lit, à la largeur exacte du matelas (le signe infaillible de l’achat au mètre). On en parlait déjà dans notre papier sur la scénographie d’hôtel : entre raconter une histoire et la plaquer sur les murs, la frontière est mince.
Et surtout, il y a au moins une pièce qui dérange. Une toile qu’on n’aurait jamais choisie, une sculpture qui gêne un peu le passage. Celle-là, c’est la preuve qu’un regard est passé par là, et pas seulement un budget.
Il y a d’ailleurs un peu de nos musées du design préférés en Europe dans ces adresses-là : on y va pour une collection, on y reste pour l’atmosphère. À la différence près qu’au musée, personne ne vous apporte le petit-déjeuner.
Mon amie galeriste, elle, a fini par avouer qu’elle avait passé deux nuits au Coucou l’hiver dernier. “Pour le travail”, a-t-elle précisé. On n’a rien ajouté.



